Histoire

Posté par admin le 19 10 2009
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LA STATION BIOLOGIQUE

 

D’ARCACHON 1867 – 1968

R. WEILL

Institut de Biologie Marine – ARCACHON

Les côtes françaises, longues de 2 700 kilomètres de la Belgique à l’Espagne et à l’Ita-lie, possèdent vingt-huit stations de biologie marine.

Treize d’entre elles relèvent administrativement et financièrement du Ministère de l’Education nationale, à savoir (par ordre d’ancienneté) :

    • – Concarneau (1859), Collège de France, Paris,
    • – Arcachon (1867), Université de Bordeaux,
    • – Roscoff (1872), Faculté des sciences de Paris et C.N.R.S.
    • –  Luc-sur-Mer (1874), Faculté des sciences de Caen,
    • – Sète (1879), Faculté des sciences de Montpellier,
    • – Banyuls-sur-Mer (1881), Faculté des sciences de Paris,
    • – Villefranche-sur-Mer (1884), Faculté des sciences de Paris,
    • – Endoume (1888), Faculté des sciences de Marseille,
    • – Tamaris (1891), Université de Lyon,
    • –  Dinard (1935), Muséum national d’Histoire naturelle, Paris(1),
    • – Wimereux (1960), Faculté des sciences de Lille(2),
    • – Ile-Bailleron (1964), Faculté des sciences de Rennes,
    • – Brest (1965), Faculté des sciences de Brest.

Il s’y ajoute

  • – l’Institut et Musée océanographique de Monaco, fondation (1910) du prince Albert Ier, rattaché à l’Institut océanographique de Paris,
  • – le Centre d’Etudes et de Recherches scientifiques de Biarritz (1955), « fondation municipale, érigée en établissement public, doté de la personnalité civile et de l’autonomie financière »,
  • – les stations océanographiques de La Rochelle et d’Antibes, appartenant au Centre de Recherches et Etudes océanographiques, Paris,
  • – le Centre océanographique de Brest (1967), rattaché à la Direction générale de la Re-cherche scientifique et technique et au C.N.E.X.O.,
  • – la station biologique d’Ambleteuse (1895), appartenant à l’Université catholique de Lille,
  • – le laboratoire de chimie bactérienne et corrosion biologique (1951), à Marseille, dépendant du C.N.R.S.,
  • – les laboratoires de l’Office scientifique et technique des Pêches maritimes, Paris (1918), situés à Arcachon, Auray, Biarritz, Boulogne-sur-Mer, La Rochelle, La Tremblade, Roscoff, Sète.

Cette multiplicité ne résulte aucunement d’un plan d’ensemble. Chacun de ces établisse-ments doit son origine à une conjoncture qui lui était propre, toujours très complexe, et dont les éléments retenus par l’histoire officielle n’ont pas toujours été les plus décisifs : préoccupations de recherches et d’enseignements, particularités des faunes et flores régio-nales, considérations locales de développement culturel ou économique, motivations per-sonnelles aussi, de prestige et de goût, d’émulation ou de rivalité… Il n’y a pas lieu de discuter ici, une fois de plus, s’il convient de se louer de la richesse d’une telle dispersion ou de se plaindre de la dispersion d’une telle richesse. En tout état de cause elle offre aux usagers de ces laboratoires, et en général dans des conditions attrayantes et remarquablement généreuses, une extraordinaire variété de matériaux et de possibilités de travail.

Carte des stations biologiques

De toutes les centaines de stations de biologie marine existant actuellement(3) de par le monde, celle d’Arcachon est la plus ancienne de celles qui d’emblée étaient destinées aux recherches dites « fondamentales » (4)

Sa fondation et son orientation sont d’autant plus remarquables qu’elles ne sont pas dues à une Université ou à un autre organisme d’Etat, ni même à une personnalité scientifique. Le mérite de cette initiative revient à une modeste association privée locale, la SOCIETE SCIENTIFIQUE D’ARCACHON, et aux hommes qui en furent les premiers animateurs, tout particulièrement à ses deux premiers présidents, l’abbé Xavier MOULS et le docteur Gustave HAMEAU. L’activité de ces précurseurs mérite quelques commentaires.

Curieuse figure et étrange destinée que celles de Xavier MOULS. Né en 1822 dans l’Aveyron, ordonné prêtre en 1846, successivement vicaire à La Teste puis curé de Cazaux, son autorité et son prestige lui permettent d’obtenir en 1854 la création de la paroisse d’Arcachon, dont il devient le premier curé et qui prélude à l’érection d’Arcachon en commune (décret impérial du 2 mai 1857). « Le 10 octobre 1859, sur le parvis même de l’église Notre-Dame d’Arcachon qu’il avait fait construire, l’abbé MOULS, fondateur de la cité, était félicité et décoré de la croix de la Légion d’honneur par l’Empereur lui-même accompagné de l’Impératrice, du « petit prince » et des plus hautes notabilités de l’Empire… Et MOULS fait nommer les maires de son choix, fait et défait les municipalités, traite magistralement toutes sortes de questions locales, publie des études sur le pèlerinage de Notre-Dame d’Arcachon, sur les huîtres, sur les dunes, sur le port d’Arcachon, crée non seulement d’admirables œuvres paroissiales, mais des sociétés qui vivent encore : musicales, sportives, secours mutuels. Il est l’homme qui réussit tout et à qui tout réussit. Rien ne l’étonne ni ne l’intimide… Il comprend que la science est une œuvre collective et que l’avenir appartient à la science et aux pays qui la servent, et en 1863 il fonde la Société scientifique (5). »

Cette création, l’abbé la méditait depuis que, deux ans auparavant, le jeudi 27 juin 1861, les membres de la Société Linnéenne de Bordeaux étaient venus faire à Arcachon leur excursion annuelle et visiter, sous sa conduite, les installations ostréicoles des « crassats »(6). Fort de leurs conseils et de leurs encouragements l’abbé ne tarda pas à réaliser son projet, bien ambitieux pour une commune qui à l’époque comptait 735 habitants, et c’est le 23 août 1863, à six heures du soir, que se tint à la mairie d’Arcachon la séance constitutive de la nouvelle société, qui comptait vingt-deux membres fondateurs, et qui se donna son premier conseil d’administration, à savoir : président d’honneur, M. LAMARQUE DE PLAISANCE, maire d’Arcachon, conseiller général ; président : M. X. MOULS, curé d’Arcachon ; vice-président, le docteur Gustave HAMEAU, médecin inspecteur des bains de mer d’Arcachon ; secrétaire : le comte de MONTAUT, propriétaire ; trésorier : M. DMOKOWSKI, architecte ; conservateur : M. FILLIOUX, pharmacien.

Façade nord

Façade rue du Professeur Jolyet

Station biologique d’Arcachon.

 

En haut, façade nord avant 1917.

En bas, façade rue Professeur-Jolyet, 1928.

Cette réussite marque cependant le déclin de l’abbé MOULS, dont la forte personnalité avait fatalement suscité et accumulé de violentes animosités. Un an plus tard, le 18 septembre 1864, lors du renouvellement du conseil d’administration, la nouvelle SOCIETE évince l’abbé MOULS et lui donne comme successeur le docteur HAMEAU, qui conservera cette présidence jusqu’en 1895. Décidément indésirable à Arcachon, l’abbé, désespéré, est promu chanoine titulaire de la cathédrale de Bordeaux, où son attitude, sa rébellion ouverte contre le cardinal DONNET qu’il attaque violemment dans un pamphlet publié dans la « Tribune de Bordeaux »(7), lui vaut d’être, en 1871, condamné par la Cour d’Assises de la Gironde à la prison et à l’amende « pour délits d’opinion fallacieuse, d’outrage à la morale publique et religieuse et à une religion légalement reconnue ». Condamnation par défaut, car l’ex-chanoine s’est enfui en Belgique où, toujours conférencier et pamphlétiste(8), devenu guérisseur, spirite, fondateur d’une nouvelle religion, il meurt, assez misérablement, le 5 juillet 1878, à Chapelle-lez-Herlaimont, où ne subsiste aucune trace de sa sépulture(9).

S’il se fit autour de l’homme un silence à peu près complet, beaucoup de ses œuvres con-tinuent à lui rendre un hommage éloquent. Parmi elles, cette SOCIETE SCIENTIFIQUE qui dès décembre 1864, trois mois après avoir porté le docteur HAMEAU à la présidence, décida « d’entreprendre une exposition internationale de pêche et d’aquiculture dans le but de fonder un musée et une bibliothèque », entreprise vraiment audacieuse qui obtint le patronage de l’Empereur, le concours et l’appui de tous les ministères intéressés, et qui aboutit à une brillante réussite : du 2 juillet au 21 octobre 1866 l’exposition réunit 588 exposants (dont 105 étrangers) et à sa clôture laissa à la SOCIETE, en contrepartie d’une situation financièrement très obérée, des concessions de terrains, des locaux et des aménagements, entre autres « un aquarium long de trente mètres, construit sur les plans d’Alexandre LAFONT, en marbre des Pyrénées et glaces de Saint-Gobain, composé de vingt bacs dont dix-huit avaient une capacité de 720 litres, complété par six larges bassins de 10 à 25 mètres cubes destinés aux grands poissons et même aux phoques, ainsi qu’aux expériences physiologiques et aquicoles » (A. REBSOMEN, loc. cit.). Ce fut l’amorce de la station biologique.

On ne sait ce qu’il faut admirer davantage, le désintéressement de ces « amateurs », ou l’originalité du projet dont ils abordent la réalisation. Certes, il existe dans tous les pays du monde un nombre considérable de sociétés locales de « naturalistes », où se réunissent méde-cins, pharmaciens, instituteurs, fonctionnaires retraités, afin de poursuivre et de commenter en commun leurs récoltes, d’approfondir leur connaissance du terroir, de constituer des collec-tions, de susciter des vocations, et très souvent il s’y est fait de l’excellent travail. Mais les fon-dateurs de la SOCIETE SCIENTIFIQUE D’ARCACHON sont à la fois plus modestes et plus ambitieux : s’effaçant eux-mêmes, en dépit de certaines compétences incontestables, ils imagi-nent de créer un instrument de travail qu’ils mettraient à la disposition des hommes de science que nous qualifierions de « professionnels ». La lettre adressée le 8 juin 1867 par le président HAMEAU au maire d’Arcachon – pour regretter que le conseil municipal n’ait pas accordé à la SOCIETE la subvention de 300 francs proposée par le maire – l’exprime avec clarté : « Le but réel de l’établissement du musée, de l’aquarium et du laboratoire de la Société est d’instituer des études scientifiques et de mettre gratuitement au service des hommes de science ou de pratique les moyens d’explorer un champ trop peu connu encore ». La SOCIETE ne se laisse pas décourager. Elle compte alors 73 membres titulaires et 14 membres honoraires. Elle organise des causeries scientifiques où d’éminents savants, tels que

Paul BERT, FISCHER, CHÉRON, LESPÈS, A. LAFONT, MICÉ, etc., attirent un public d’élite. A l’assemblée générale du 15 septembre 1867 le président HAMEAU peut annoncer que « le mu-sée, la bibliothèque et l’aquarium sont ouverts depuis le dimanche 14 juillet. Le nombre des visiteurs est grand, néanmoins le produit des entrées n’atteindra pas complètement les prévi-sions du budget. La principale cause de ce mécompte est la concurrence que fait aux établis-sements de la Société l’aquarium créé pour l’été par M. le curé MOULS, avec des accessoires tels que café, polichinelle et musique qui attirent facilement les curieux ignorants… » Six mois plus tard, à l’assemblée générale du 1er mars 1868, le président HAMEAU enregistre de nou-veaux progrès : « Le plus grand service rendu à la science et à l’aquiculture est certainement l’installation définitive et permanente de l’aquarium et des bassins extérieurs. Le laboratoire sera amélioré. Il devient déjà insuffisant pour les travaux minutieux de l’anatomie et de la phy-siologie. Vous dire cependant que MM. de QUATREFAGES (de l’Institut), Paul BERT (chargé de cours au Muséum de Paris)(1), LESPÈS (professeur à la Faculté de Marseille), FISCHER et CHÉ-RON ont mis à profit pendant quelques mois le laboratoire et l’aquarium, pour leurs savantes recherches, c’est vous faire savoir, messieurs, que notre établissement a définitivement conquis la consécration scientifique et qu’il a pris rang parmi les plus utiles. Nous en avons reçu d’écla-tants témoignages : l’Association scientifique de France, présidée par M. le sénateur LE VER-RIER, nous a envoyé un puissant microscope, propre aux plus fines recherches histologiques, et que M. le professeur MILNE-EDWARDS a bien voulu choisir lui-même. Dans un des bacs de l’aquarium on peut voir une dizaine d’Axolotls venus des lacs du Mexique et donnés par M. DUMÉRIL, du Muséum de Paris. »

En réalité, ce tableau comportait des ombres, et qui allaient être tenaces. Endettée par son exposition universelle, la SOCIETE avait pour seules ressources quelques modestes dons et subventions occasionnelles, les cotisations de ses membres, et les maigres revenus de l’aqua-rium. Nous ne nous étonnons pas d’apprendre (procès-verbal de l’Assemblée générale du 7 juillet 1867) que « on a réduit les dépenses au strict nécessaire. Le personnel n’est composé que de quatre employés : un receveur-concierge à 90 francs par mois, trois surveillants à 80 francs par mois chacun. On a dû renoncer au logement du directeur et au directeur lui-même, bien que la présence permanente d’un directeur au service de la Société fut des plus utiles pour le succès complet de l’œuvre. Ce qui atténue un peu le regret, c’est d’avoir rencontré au sein même du conseil d’administration des hommes assez dévoués pour accepter une charge aussi lourde. Du 15 janvier au 1er mars, M. O. DÉJEAN a bien voulu conserver gratuitement la direction qu’il avait eue pendant la durée de l’Exposition ; de mars à avril, M. LAMARQUE DE PLAISANCE a accepté la direction et l’a transmise à M. E. MÉRAN, pendant les mois de mai et juin, pour la reprendre encore au 1er juillet. »

Ainsi était donné l’élan, ébauché le cadre. Il n’est pas possible de retracer par le menu, ni même de résumer de manière satisfaisante, la longue histoire de la SOCIETE et de sa station, de leurs soucis et de leurs succès, de l’extension des locaux, du développement des aménage-ments, des résultats de ces activités ; impossible aussi d’exposer le dévouement des hommes, leurs biographies, leurs divergences, les heurts de leurs tempéraments, les innombrables anec-dotes quelquefois tragico-comiques dont les registres des « procès-verbaux de la SOCIETE SCIENTIFIQUE » conservent les reflets atténués et parfois édulcorés.

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Station biologique d’Arcachon, 1947.

 

En haut, vue depuis la place B.-Peyneau.

En bas, entrée rue Professeur-Jolyet.

A la présidence de la SOCIETE se succédèrent d’éminentes personnalités arcachonnaises :

  • Xavier MOULS, 1863-1864,
  • Gustave HAMEAU, 1864-1895,
  • Fernand LALESQUE, 1895-1906,
  • André HAMEAU, 1906-1929,
  • Jules LALESQUE, 1929-1945,
  • Georges FLEURY, 1945-1958,
  • Lorenz MONOD, 1958,
  • Lucien de GRACIA, 1958-1960,
  • Jean DENTRAYGUES, 1960.

Quant à la direction de la station, la tradition s’instaura à partir de 1891 de la confier à un professeur, soit de la faculté de médecine, soit de la faculté des sciences de Bordeaux, auquel la SOCIETE, à défaut de rétribution, attribue un logement à la station. Ce furent :

  • A. LAMARQUE DE PLAISANCE, 1867-1880,
  • L. GOURG, 1880-1885,
  • F. LALESQUE, 1885-1886,
  • E. DURÈGNE DE LAUNAGUET, 1886-1891,
  • Henri VIALLANES, 1891-1893,
  • Félix JOLYET, 1893-1922,
  • Louis BOUTAN, 1922-1924,
  • Raymond SIGALAS, 1924-1946,
  • Robert WEILL, 1946.

Le personnel comprenait deux marins et une concierge. Le musée (qui étendit son domaine aux aspects régionaux de la géologie, paléontologie, préhistoire, histoire) et l’aquarium (reconstruit en 1927 sur les plans de Marcel ORMIÈRES) recevaient annuellement plusieurs dizaines de milliers de visiteurs. La bibliothèque s’étoffa considérablement. Si les trois modestes chambres d’habitation de la station ne pouvaient loger que huit travailleurs, les laboratoires pouvaient en accueillir une douzaine. La liste de leurs hôtes serait fort longue et rappellerait beaucoup de noms illustres (GAYON, RICHET, MATRUCHOT, HENNEGUY, THOULET, JOUBIN, BOUVIER, R. PERRIER, PHISALIX, GRUVEL, Ch. PÉREZ, BOHN, A. DRZEWINA, SABRAZES, CUÉNOT, SAU-VAGEAU, LAPICQUE, LEGENDRE, GAUTRELET, BOUTAN, PIÈRON, GENEVOIS, FESSARD, DENI-GÈS, A. R. PRÉVOT, RABAUD, P. DANGEARD, CREAC’H, LAVIER, DOLLFUS, etc.), des travaux importants publiés dans le « Bulletin de la Station biologique d’Arcachon » qui parut annuelle-ment de 1895 à 1938. Un « service des ventes » augmenta les ressources de la SOCIETE en vendant aux facultés, lycées et collèges les spécimens (vivants ou conservés) nécessaires à leurs recherches ou à leurs enseignements. Un poste météorologique communiquait ses relevés journaliers à l’O.N.M. Un très modeste laboratoire annexe, dû à l’initiative et à la générosité du professeur C. SAUVAGEAU, servait, sur la côte rocheuse de Guéthary, de base aux excursions occasionnelles. En 1924, la SOCIETE fut reconnue « d’utilité publique ». En 1928, la station fut rattachée à la 3e section de l’Ecole pratique des Hautes Etudes (section alors présidée par le professeur H. PIÉRON), ce qui lui valut une appréciable subvention annuelle et lui permit, entre autres, d’acquérir une embarcation.

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Station biologique d’Arcachon, façade nord.

 

En haut, 1946. – En bas, 1953.

Ainsi se succédèrent les années et les hommes, les événements, les crises économiques et politiques, et les guerres. A la veille de la deuxième guerre mondiale, dans Arcachon qui avait triomphalement franchi la troisième étape de sa devise « Heri solitudo, hodie vicus, cras civitas », la station biologique avait atteint un palier de développement très louable, mais, à la vérité, fort modeste et, qui plus est, très précaire. Son maintien soulevait des problèmes financiers de plus en plus difficiles, les ressources de la SOCIETE étant insuffisantes pour bien entretenir, les bâtiments, a fortiori pour les étendre, les aménager, les équiper conformément à l’évolution des techniques scientifiques, les doter du personnel nécessaire. Comparée aux autres stations entre-temps créées et entretenues par l’Etat, elle faisait figure de parent respecté, mais pauvre, très pauvre. La guerre de 1939-45 lui porta un coup fatal : les bâtiments subirent des dégâts très graves ; la fermeture du musée-aquarium tarit pendant cinq ans la source des revenus. Démunie de moyens, délabrée, en ruines, les restes de son matériel entassés dans le plus grand dé-sordre, la vieille station était à l’agonie.

Ceux qui alors assumèrent la présidence de la SOCIETE et la direction de la station se ren-dirent compte que l’entreprise, même si elle pouvait être temporairement sauvée, ne serait plus jamais viable dans sa forme initiale et qu’il fallait dorénavant lui assurer des ressources à la fois importantes et permanentes, telles que seul l’Etat était éventuellement susceptible de les accor-der. Mais il apparut aussi que l’Etat, en l’espèce le Ministère de l’Education nationale, ne pouvait pas entretenir une œuvre privée et sur laquelle il n’exerçait ni autorité ni contrôle. D’autre part, et non moins légitimement, la SOCIETE entendait jalousement préserver l’indépendance qu’elle avait sauvegardée depuis trois quarts de siècle.

Deux années de réflexions et de discussions, une entière confiance réciproque, une iden-tique vision du but à atteindre, aboutirent à établir entre l’Université de Bordeaux et la SOCIETE une convention, signée le 20 mars 1948 par le recteur André MARCHAUD et le président Georges FLEURY, approuvée par un décret du 7 décembre 1948, et que l’avenir révéla être entièrement satisfaisante et extrêmement fructueuse. Elle donne à la station biologique le statut administratif d’un « Institut de biologie marine de l’Université de Bordeaux », administré par un conseil d’administration et de perfectionnement présidé par le recteur de l’Académie et compre-nant, outre le directeur de l’Institut (nommé par le recteur sur proposition de ce conseil), quatre représentants de l’Université (les doyens de la faculté de médecine et de la faculté des sciences, et deux professeurs désignés par le conseil de l’Université) et, représentant la SO-CIETE, son président et trois membres désignés par le conseil d’administration de la SOCIETE. D’autre part, le directeur de l’Institut et un professeur désigné par le conseil de l’Université font partie, de droit, du conseil d’administration de la SOCIETE. L’Institut a son budget propre, ali-menté essentiellement par des subventions du Ministère de l’Education nationale (direction gé-nérale des enseignements supérieurs, Ecole pratique des hautes études, C.N.R.S.) et dispose d’un personnel fonctionnaire relevant de ces organismes ministériels. La SOCIETE conserve son patrimoine et la gestion indépendante du musée-aquarium, du « service des ventes », et de ses autres ressources ; elle contribue à son gré à l’entretien de la station, soit directement en y effectuant les travaux utiles, soit indirectement en versant une subvention à l’Institut(1 0); le budget de la SOCIETE et celui de l’Institut se partagent, selon une ventilation sujette à révision, certains frais communs de fonctionnement.

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Station biologique d’Arcachon.

 

En haut, les laboratoires construits en 1959

(comparer à la photographie p. 8, en bas).

En bas, le bâtiment construit en 1962.

 

Le « mariage », contracté il y a vingt ans exactement, a été extrêmement heureux, d’une sérénité sans nuage, pleinement satisfaisant pour les deux partenaires et extraordinairement bénéfique pour la santé et la croissance de leur enfant, l’« I.B.M. ». D’abord réparés pour parer au plus pressé(11), les bâtiments, l’un après l’autre, d’année en année, ont été aménagés, trans-formés, parfois entièrement reconstruits, puis étendus. Peu à peu les pittoresques mais vé-tustes hangars en bois ont fait place à des bâtiments solides et élégants. En 1962 un important et beau bâtiment fut édifié sur une parcelle mitoyenne de terrain de près de 1 000 m2, cédée par le Ministère des Travaux publics (service arcachonnais des Ponts et Chaussées), et qui portait à plus de 3 000 m’ la superficie des terrains attribués à l’Institut. Actuellement, l’I.B.M., ouvert toute l’année, peut recevoir environ 40 travailleurs et leur offrir toutes les facilités et commodités nécessaires à leurs recherches et à l’agrément de leur séjour : des laboratoires fort bien équipés (tous avec circulation d’eau de mer et d’eau douce, gaz, courants 220 v et triphasé), un bon outillage pour travaux courants de morphologie, histologie, écologie, physiologie ; une salle d’élevage, des laboratoires de photographie et de chimie, une salle de lecture et de travail, des chambres d’habitation, un vaste réfectoire avec cuisine et service. La station comprend en outre une bonne bibliothèque, bien classée et inventoriée (recevant quelque 140 périodiques), des bureaux de direction et de secrétariat, un atelier de mécanique ; le service des ventes dispose de son local particulier ; des embarcations à moteur et des engins de récolte (complétés par une camionnette aménagée pour le transport d’animaux marins vivants) permettent de prospecter toute l’étendue du Bassin. Tout en restant essentiellement un établissement de recherches, l’I.B.M. assure aux étudiants (français ou étrangers) du niveau de la licence un enseignement d’« initiation à la biologie marine », consistant en stages (à plein temps) de quinze jours chacun et se situant à Pâques, à la deuxième quinzaine de juillet et à la première quinzaine de septembre ; ces stages disposent d’une salle de travaux pratiques pouvant accommoder une trentaine d’étudiants ; elle est chaque année mise plusieurs fois à la disposition d’autres Universités, françaises et étrangères (allemandes en particulier), qui y organisent des enseignements assurés conjointement par leurs propres personnels.

La présentation du musée (seul bâtiment qui ait conservé son apparence initiale) a été con-sidérablement améliorée. L’aquarium vient d’être pourvu de nouveaux aménagements (eau filtrée, circulation demi-fermée, température réglable). Le nombre annuel des visiteurs dépasse 50 000.

Le laboratoire Sauvageau, à Guéthary, a disparu à la suite d’un glissement de terrain, peu après avoir été cédé au laboratoire de botanique de la faculté des sciences de Bordeaux ; en revanche, la SOCIETE vient de louer et d’aménager en laboratoire une petite construction située, à l’est du Bassin, dans le très intéressant territoire des réservoirs à poissons de Certes.

Le personnel de la station comprend actuellement :

–  un directeur(12), professeur à la faculté des sciences de Bordeaux et directeur(12) à l’Ecole pratique des Hautes Etudes,

–  un sous-directeur (12), maître-assistant à la faculté des sciences,

–  trois assistants (faculté des sciences),

–  un chargé de recherches du C.N.R.S.,

–  deux moniteurs temporaires (faculté des sciences),

–  une secrétaire d’administration (Université de Bordeaux),

–  une bibliothécaire (Soc. Sc. Arc.),

–  deux collaborateurs techniques, l’un photographe (C.N.R.S.), l’autre chimiste (Ecole pr. Htes Et.),

–  deux aides techniques (faculté des sciences), l’un mécanicien, l’autre marin,

–  un chef du Service des pêches (Université),

–  un garçon de laboratoire (Ecole pr. Htes Et.),

–  un aide-marin et une concierge (Soc. Sc. Arc.),

–  du personnel de service (I.B.M.).

Chaque année l’I.B.M. reçoit, pour des durées variées, de cinquante à soixante chercheurs et, parmi eux, beaucoup de savants étrangers. Depuis que le « Bulletin de la Station biologique d’Arcachon » a repris sa publication, en 1948, il a publié plus de 250 travaux réalisés dans ses laboratoires sur les sujets les plus divers (sans compter quelques dizaines de thèses et de « diplômes » trop volumineux pour y trouver place). Sans pouvoir les énumérer ni vouloir y tenter une discrimination, il est permis de souligner l’activité de l’équipe de neurophysiologie, animée par A. FESSARD (Collège de France), qui depuis trente ans a établi sur les torpilles et aplysies d’Arcachon un centre de recherches d’envergure internationale.

La station biologique d’Arcachon ne prétend nullement égaler les très grandes stations fran-çaises (Roscoff, Banyuls) ou étrangères qui ont une envergure incomparablement plus vaste, un équipement très supérieur en locaux, matériels et personnels, bibliothèques et embarcations, musées et aquariums, un rayon d’action plus étendu, donc une productivité plus grande mais aussi, toujours, un fonctionnement administratif plus lourd et relativement plus onéreux et, par-fois, une utilisation moins agréable. Sa modestie restera le reflet de son histoire et, plus encore, de sa géographie, de son implantation près d’une nappe d’eau assurément très intéressante(13), mais dont les terrains, flores et faunes sont par nature incomparablement moins variés que sur les côtes bretonnes par exemple – préoccupation qui n’avait jamais, et pour cause, effleuré l’abbé MOULS ni le docteur HAMEAU – et qui sont dangereusement perturbés et appauvris par une humanisation débordante. L’actuel palier de développement de la station ne pourra être dépassé – à supposer que cela soit souhaitable – qu’à condition d’étendre ses bâtiments au-delà de leurs limites actuelles. Pour l’avenir immédiat il serait plus souhaitable et plus facile d’améliorer encore son équipement en matériel et en personnel et de mettre à sa disposition, au moins temporairement et périodiquement, un bateau océanographique permettant de prospecter au-delà des passes les fonds océaniques avoisinants.

Telle qu’elle est, assise sur des fondations solides tant au sens propre qu’au sens figuré, la station d’Arcachon reste reconnaissante – sans pouvoir énumérer leurs noms et leurs mérites – à tous ceux grâce auxquels elle peut, à l’âge de cent ans, envisager l’avenir avec confiance : notables arcachonnais, ministres, hauts fonctionnaires, administrations, collègues, amis, con-seillers, donateurs, personnel, employés (dont certains furent fidèles au poste pendant plus de cinquante ans). Se retournant sur son passé, elle pense qu’elle répond aux buts de ses fonda-teurs, mieux même, certainement, que ne l’avaient jamais imaginé l’abbé MOULS et le docteur HAMEAU. Rien ne pouvait plus flatteusement consacrer le centenaire de sa fondation que d’avoir été choisie comme siège du premier SYMPOSIUM EUROPEEN DE BIOLOGIE MARINE qui se réunisse en France.

Arcachon, août 1968

clip_image022Station biologique d’Arcachon.

 

La  vedette « PLANULA » (1965).

 

1) A remplacé un laboratoire implanté d’abord (1882) à Tatihou, puis (1923) à Saint-Servant.

(2) A remplacé un laboratoire fondé en 1873, successivement rattaché aux facultés des sciences de Lille puis de Paris, et complètement détruit au cours de la guerre 1939-45.

(3) Le zoologiste belge P. J. VAN BÉNEDEN avait fondé, en 1842, à Ostende, à ses frais, une modeste mais très efficace station maritime de recherches, qui disparut en 1866.

(4) Fondé en 1859 par J. COSTE, qui fut inspecteur général des pêches, professeur au Collège de France, et médecin de l’Impératrice Eugénie, le laboratoire de Concarneau était jusqu’en 1894 rattaché au Ministère de la Marine et destiné à des recherches de biologie appliquée aux coquillages, crustacés et poissons comestibles.

(5)Georges FLEURY, Bull. Stat. biol. Arcachon, N.S. VI, 1954.

(6) Voir : André REBSOMEN, « Notes sur l’histoire de la Société scientifique d’Arcachon », C.R. administratifs de la Soc. scient. Arc, pour 1946.

(7) Ouvrage paru en 1872 a la « Librairie Socialiste Universelle » de Bruxelles, sous le titre : « Les Mystères d’un Evêché – Scènes de Jésuitisme et de la Rénovation Chrétienne. Par le chanoine X. MOULS, chevalier de la Légion d’honneur, etc. » 2 vol. petit-in-8°, 714 (!) pages. Présentant l’ouvrage, l’éditeur y voit « une des œuvres capitales de l’époque et l’un des grands signes du temps », jugement que la postérité hésiterait certainement à ratifier, même si ces volumes n’étaient pas devenus quasiment introuvables. L’ouvrage fait état, en outre, de dix séries de conférences données par «le chanoine MOULS » sur des sujets socio-politico-religieux divers, et de deux œuvres « en préparation ».

(8) Georges FLEURY, « La triste fin de l’abbé Mouls, fondateur de la Société scientifique », Bull. Stat.  biol. Arca-chon, N.S.X., 1958.

(9) « Les expériences dont les résultats viennent d’être rapportés ont été exécutées dans le laboratoire annexe à l’aquarium de la Société scientifique d’Arcachon. Il n’est pas déplacé, je pense, d’entrer ici dans quelques détails touchant cette belle institution scientifique. Elle se compose de trois parties : un musée, un aquarium  et un laboratoire… Le laboratoire, que la Société va encore agrandir, a déjà fourni un emplacement suffisant pour les recherches simultanées de plusieurs anatomies en expérimentateurs. Tel est en quelques mots cet établissement fondé par les seuls efforts de l’initiative privée. Tel il est ouvert généreusement à tous les hommes de science, que la Société a conviés, par tous les moyens de publicité dont elle dispose, à venir profiter des coûteux sacrifices qu’elle a faits… Ainsi a été fondé, ainsi est entretenu, ainsi est ouvert aux savants par de simples particuliers, un établissement scientifique qui n’a son analogue nulle part en Europe, un établisse-ment d’utilité publique de l’ordre de ceux dont, dans d’autres branches (sic), la création incombe à l’Etat. Une telle chose faite et faite en France dispense de tout commentaire louangeur » (Paul BERT, Mém. Soc. Scienc. phys. natur. Bordeaux, 1-X I-1867).

(10) Si les ressources de l’Institut sont beaucoup plus importantes que celles de la SOCIETE, ces dernières, en revanche, ne sont pas soumises à la lenteur ni à la rigueur des règlements de l’administration universitaire, et permettent souvent de résoudre rapidement des problèmes dont cette administration ne peut pas connaître. La formule mérite d’être recommandée.

(11) Je m’en voudrais de ne pas évoquer, avec une gratitude sincèrement émue, Ie souvenir de M. Pierre DONZELOT, qui, étant venu visiter le nouvel I.B.M. alors qu’il était directeur de l’Enseignement supérieur, accorda à son « filleul », dès 1949, non seulement une aide financière très efficace, mais des encouragements dont la bienveillance nous fut un très précieux réconfort. D’autres concours, plus prudemment, furent réticents et réservés jusqu’à ce que l’entreprise ait surmonté ses difficultés les plus grandes…

(13)  Voir Michel AMANIEU, « Bref aperçu sur le Bassin d’Arcachon et sur sa faune ». Notice E.M.B.S.-III, 1968.

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19Oct

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