René Quinton – Biographie

Posté par admin le 30 07 2017
Partagez cet articleShare on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someone

      Imprimer cet article Imprimer cet article

René Quinton en 1908 (Wikipedia)

Quand on veut démolir un bâtiment public encore faut-il savoir à quoi et à qui l’on s’attaque.

Quand on entre dans le Musée-Aquarium d’Arcachon, une des premières choses qui saute aux yeux est une plaque en marbre scellée sur le mur. Laquelle mentionne la liste des membres bienfaiteurs dont la plupart ont assidûment fréquenté ses lieux. Et parmi ces noms, il y a celui de René Quinton en face duquel est gravée la date de 1907.

Plaque de l’entrée du Musée-Aquarium d’Arcachon

Avant que cette plaque ne tombe sous le coup des démolisseurs, nous pouvons prendre la peine de nous intéresser plus en détail à cet illustre personnage.

Les Quinton sont avec les Couperin[1] les deux grandes familles dont la petite commune de Chaumes-en-Brie, située à mi-chemin entre Coulommiers et Melun, s’enorgueillit d’être le berceau. Le grand-père Quinton, Louis de son prénom, était notaire dans le village dont il était aussi le maire. Le père, Paul Quinton, était médecin et accédera également à la mairie dans les circonstances difficiles de la guerre de 1870. René Quinton quant à lui était né à Chaumes le 15 décembre 1866. Par son ascendance maternelle, il se disait apparenté à la fois aux Danton, dont le plus célèbre reste le conventionnel guillotiné en 1794, et aux Amyot qui avaient produit au XVIe siècle l’humaniste Jacques Amyot auquel nous devons la traduction de Plutarque. Si le premier lien apparaît bien lointain, le second est à peine probable. Après des études qui n’avaient pas permis de déceler une intelligence supérieure, le jeune René aurait hésité entre médecine et Polytechnique pour finir par n’entreprendre ni l’une ni l’autre. Jusqu’à 30 ans, il se consacrera à la création littéraire, mais son besoin de perfection empêchera quelque œuvre de cette période de venir jusqu’à nous.

René Quinton, savant naturaliste, physiologiste et biologiste.

En 1896, l’observation d’une vipère engourdie par le froid lui révélera une vocation de biologiste qu’il va appuyer sur une conception tout à fait originale et qu’il résumera dans un texte intitulé : Les deux pôles foyers d’origine. Origine australe de l’homme.

« Un problème grandiose hante son cerveau : « Quel est l’ordre d’apparition des espèces vivantes ? Où ont-elles pris naissance ? À travers leur évolution quelles traces gardent-elles en leur être intime du milieu originel qui les immergeait. » A ces questions, par un effort de synthèse qu’il poursuivra toute sa vie, il donne une réponse : le milieu dans lequel vit la cellule d’un animal a même composition chimique et même température que le milieu dans lequel est née, à son origine, l’espèce à laquelle il appartient. Du moins, cela est vrai approximativement, pour les animaux à sang chaud, dont l’organisme est capable de lutter contre l’abaissement de la température. Ainsi il peut, par l’étude chimique et thermique de leur sang établir dans le temps, l’ordre d’apparition des espèces, indiquer par avance la température d’une espèce quand on sait celle d’une espèce contemporaine… Il faut lire, dans les travaux de Quinton, cette sorte de poème épique que constitue pour lui l’apparition dans le temps des espèces successives, leur naissance au pôle, leur descente vers l’équateur, la genèse de l’oiseau, le dernier né, postérieur à l’homme[2]. »

Dénué de tout diplôme universitaire, il est cependant accueilli dans le laboratoire du célèbre Etienne-Jules Marey, professeur d’histoire naturelle au Collège de France. Il entreprend alors des études sur le milieu marin qui l’amèneront à travailler dans le cadre de la Société Scientifique d’Arcachon[3]. On lit déjà dans le compte-rendu administratif de l’année 1901 de cette société :

 « Un travail presque complètement exécuté à la Station est celui publié dans l’avant-dernier Bulletin par M. Quinton, et ayant pour titre : L’Invertébré marin fermé anatomiquement au milieu extérieur, lui est ouvert osmotiquement. L’auteur a pu expérimenter facilement sur divers groupes d’êtres que la Station lui a procurés. C’est ainsi que ses expériences ont porté sur des échinodermes de la famille des astéries, sur des mollusques tels que huîtres, seiches, poulpes, sur des annélides, (siponcles, arénicoles) sur des arthropodes (crabes, maïas, homard). Cet important travail, commencé à St-Vaast, n’a pu être terminé qu’à Arcachon, grâce aux matériaux divers et abondants dont nous disposons. »

Au centre, les bras croisés, René Quinton photographié devant la façade de la Société Scientifique d’Arcachon. Devant lui, bombant le torse, le docteur Jean Sellier.

Ses relations avec la Société Scientifique deviennent si étroites que dans sa séance du 9 mars 1907, le Conseil d’Administration le nomme membre bienfaiteur :

« Puis M. Le Président propose de nommer Membre bienfaiteur, Mr. Quinton, qui a doté la Société d’un titre de rentes de 33 francs. La proposition est adoptée à l’unanimité. »

Ayant supposé que le sang était de même nature que l’eau de mer, il expérimente un traitement marin dans plusieurs hôpitaux et en particulier à l’Asile des Mouleaux, (sic) près d’Arcachon (services de MM. Lalesque et Festal4). Ses expériences ayant confirmé son hypothèse, il devient l’apôtre de l’injection du « plasma de Quinton », ou du « sérum de Quinton », préparé par ses soins à partir de cette même eau de mer. Il crée, près de la gare Montparnasse, un premier Dispensaire Marin qui aurait connu des guérisons spectaculaires et qui utilisait un sérum provenant pour partie de prélèvements faits dans le bassin d’Arcachon. Devant ce succès et aidé par la Marquise de Mac-Mahon, belle-fille du Maréchal-Président, il ouvre un second dispensaire dans le quartier de Grenelle.

René Quinton et la conquête de l’air.

Mais la grande affaire de René Quinton, qu’il va conduire parallèlement à son activité de biologiste, c’est la conquête de l’air. Plus qu’à la conquête de l’air en elle-même, c’est davantage à promouvoir la suprématie française dans l’aviation naissante qu’il va s’atteler. Le 2 septembre 1908, la presse annonçait la fondation de la Ligue Nationale Aérienne. Elle avait été créée sur son initiative et il en avait été tout de suite nommé Président, les postes de vice-présidents revenant à Henry Deutsch de la Meurthe, Ernest Archdeacon et Paul Painlevé. Cette démarche était concomitante aux démonstrations des frères Wright à Auvours, près du Mans, qui concrétisaient le retard que semblait avoir pris notre aviation naissante.

Le professeur Marey dont il avait fréquenté le laboratoire, pour sa part, conduisait des études sur le vol des oiseaux[4]. Est-ce lui qui lui donna le goût des choses de l’air ? Ou bien est-ce le fait de considérer l’oiseau comme l’espèce la dernière apparue, même après l’homme, qui ne permettait pas, à son sens, de lui laisser une supériorité définitive ? Une supériorité que le génie humain devait parvenir à surmonter.

Lettre de René Quinton à Ferdinand Ferber

Il semble, pourtant, que ce ne soit pas dans les démonstrations sarthoises de l’aéroplane américain qu’il faille voir la raison de l’action de René Quinton. Deux mois auparavant, en Allemagne, le comte Zeppelin avait entrepris avec le dernier né de ses dirigeables, le Zeppelin IV, un raid spectaculaire qui s’était pourtant terminé en catastrophe. Parti le matin du lac de Constance, le dirigeable avait suivi le cours du Rhin en survolant successivement, Bâle, Mulhouse, Colmar, Strasbourg, Mannheim et avait atteint Mayence, le point le plus au nord de son périple. Lors du retour, sur une panne de moteur, il avait dû se poser dans un champ, près de Stuttgart, où un coup de vent avait fini par l’emporter entraînant sa destruction complète par incendie. Cette démonstration, par sa supériorité sur tout ce que l’on connaissait alors, avait beaucoup impressionné et en France particulièrement par le survol de nos anciennes possessions. Le vieux comte Zeppelin avait assisté en pleurant à la destruction de son engin, et le soir même, en Allemagne, se constituait une ligue aérienne dénommée « Ligue Navale » destinée à collecter des fonds qui permettraient au comte de construire un nouvel appareil. Cette souscription avait rencontré un immense succès surtout dans les couches les plus populaires, et en quelques heures, une somme équivalente à plus de deux millions de francs d’alors avait été rassemblée. Cet exemple avait décidé René Quinton, qui s’intéressait déjà depuis quelque temps à l’aviation, de susciter en France un mouvement similaire pour « faire que les hommes, entrevoyant l’avenir immense de cette nouvelle locomotion, y consacrent leur temps et leurs forces. »

La rencontre de René Quinton avec l’aviation s’était faite, en vérité, le 8 juin précédent. Ce jour-là, Les Quarante-cinq, un club amical récemment créé et qui regroupait des notabilités du monde artistique, littéraire et scientifique tenait son deuxième dîner mensuel. Ses membres étaient bien sûr quarante-cinq, cinq de plus qu’à l’Académie, ils ne devaient pas avoir plus de quarante-cinq ans, etc. Ce deuxième dîner était offert au capitaine Ferdinand Ferber qui avait fait, comme il en avait l’habitude, une brillante causerie sur l’avenir de l’aviation dont il était un des plus fervents propagandistes. À son tour, René Quinton prit la parole, et à la surprise générale déclara qu’il fondait un prix de dix mille francs que Les Quarante-cinq seraient chargés de décerner. Il destinait son prix « au premier aéroplane qui, moteur éteint, pourra se soutenir dans l’air cinq minutes sans descendre de plus de 50 mètres ». Selon son expression même : « c’est le prix d’un physiologiste qui demande que les hommes fassent, pendant 5 minutes, ce que les oiseaux, depuis tant de siècles, font pendant des heures ».

Trois mois plus tard il créait la Ligue Nationale Aérienne :

« Nous voulons que la France, grâce à la collaboration de tous, ait la gloire de parfaire cette immense découverte : la Conquête de l’Air, dont les hommes rêvent depuis tant de siècles.

Est-il besoin de montrer les conséquences de la solution de ce grand problème ? De l’aveu de tous les hommes de science, de spécialistes, des vitesses inconnues vont être réalisées. Avant cinq ou six ans, nous verrons des machines voler dans les airs à des vitesses de 200 et 300 kilomètres à l’heure. Elles mettront Paris à deux heures et demie de Marseille, à cinq heures d’Alger, à vingt heures des Indes, à trente heures de Pékin. C’est une révolution véritable dans la vie sociale des peuples. Il faut que ce soit la France qui ait l’honneur de la réaliser[5]… »

Carte postale de la Ligue Nationale Aérienne

Dans les documents publicitaires de cette Ligue, on ne manquait pas de rappeler que la Ligue Navale allemande comptait, elle, un million de membres. Cette Ligue Nationale Aérienne, tournée vers le peuple, au contraire d’une association comme l’Aéro-Club de France, à laquelle bien sûr René Quinton était adhérent, qui ne s’adressait qu’à l’élite, se voulait une œuvre à la fois hautement scientifique et patriotique. Elle voulait promouvoir la suprématie de l’aviation française et elle y parviendra, forte de plus de quinze mille adhérents, par une sensibilisation du public aux choses de l’air, par l’organisation de prix richement dotés et par des démarches incessantes auprès des pouvoirs publics. Il est intéressant de noter que le premier prix jamais proposé par cette ligue sera le prix dit de la Petite Gironde et qu’il était destiné à l’aviateur qui, sur le champ de manœuvres d’Issy-les-Moulineaux, réussirait un vol d’une durée égale ou supérieure à 39 minutes et 37 secondes[6].

 L’arrivée d’une personnalité aussi entière que celle de René Quinton dans ce milieu aéronautique bon chic bon genre ne pouvait pas se faire sans quelques frictions. Une guerre s’ouvrait très vite entre l’Aéro-Club de France et la Ligue Nationale Aérienne, chacun de ces organismes voulant s’assurer une certaine prépondérance sur l’autre. Cependant, René Quinton présidera le second, les méchantes langues disaient plutôt qu’il le dirigeait, de 1908 à 1912. Avec une façon de faire et une autorité qui faisait de lui, la cible de l’ironie de beaucoup de journalistes :

« Les draps du mépris

 – Oui, monsieur, dit un jour M. Quinton à l’un de nos amis, oui, monsieur, je travaille pour l’humanité. Le but de ma vie est de faire plaisir aux autres, de rendre des services à la société et de m’occuper de mon prochain.

« Aussi, chaque soir, avant de prendre un repos réparateur, je m’interroge et je me demande, parlant à ma conscience, si j’ai rempli mon devoir quotidien, si mon travail a obligé quelqu’un. Et si, monsieur, je n’ai rempli aucun acte en faveur d’un ami, d’une relation, et même d’un inconnu, alors, monsieur, je me couche dans les draps du mépris[7]. »

Elle fusionnera, en 1914, avec l’Association Générale Aéronautique de Jacques Balsan et le Comité National pour l’Aviation Militaire du sénateur Émile Reymond pour donner la Ligue Aéronautique de France dans laquelle René Quinton sera encore le vice-président.

La motivation profonde de cet homme est difficile à cerner. Le besoin de servir, le patriotisme, l’envie de s’engager et de montrer son efficacité, laquelle apparaissait à tous comme indéniable. Et puis cette croyance indéfectible dans l’avenir de l’aviation pour laquelle il fera tant. Le colonel Renard dira : « Il est très difficile quand on n’y a pas assisté, de se rendre compte du rôle immense qu’a joué alors René Quinton[8]. »

La Ligue Nationale Aérienne s’appuyait sur un bulletin de liaison qui fusionnait très vite avec une revue intitulée La Revue Aérienne. Elle comportait des membres fondateurs, bienfaiteurs, à vie, et les tout venants, suivant le montant décroissant de leur obole. Dans les premières listes publiées en octobre 1908, au rang de membres fondateurs, à côté d’Ambroise Goupy, Lazare Weiller et le baron de Lagatinerie, il y a les noms de Madame Paul Quinton, mère de René, et de Madame Veuve Archdeacon, belle-sœur d’Ernest. Ces dames n’étaient sans doute pas très au fait des problèmes de la conquête de l’air mais elles avaient bien quelque argent pour aider ces Messieurs. Dans les membres bienfaiteurs, on rencontre Clément Ader et le Conseil Municipal de… Biarritz ! Mais pas celui d’Arcachon.

En 1908, les différentes expériences d’aviation poursuivies dans le monde entier n’avaient entraîné la mort que d’un seul aviateur. En 1909, ce chiffre s’élevait à trois pour s’établir, en 1910, à 31. Une campagne naissait alors qui avait pour but de demander l’arrêt de ces vols par trop meurtriers. René Quinton fit une déclaration, bien dans son style, qui l’arrêta net : « L’aviation existera vraiment quand un aviateur se tuera chaque jour. ». Il n’allait pas être long à être exaucé !

Sur la personnalité hors du commun de René Quinton.

Après avoir connu une longue liaison avec une femme divorcée, très certainement la pensionnaire de la Comédie française, Eugénie Segond-Weber[9], il en épousa une autre, à l’âge de 56 ans, dont il eut une fille : Élisabeth.

« Grand, très droit, il s’exprimait par phrases brèves, frappantes, très souvent paradoxales, et provoquait la surprise pour son propre agrément. Il aimait la compagnie des femmes, mais le fameux « sois belle et tais-toi » ne lui suffisait pas, il préférait qu’elles fussent, aussi, intelligentes[10]. »

Ajoutons que René Quinton avait une sœur aînée, Marie-Marguerite, qui avait épousé un Paul Louis Poisson. La légende familiale raconte que ce dernier serait mort à la guerre et que son beau-frère serait devenu le tuteur de ses neveux. Il aurait même fini par leur donner son nom qui serait devenu ainsi Poisson-Quinton, et les aurait envoyés finir leurs humanités à Arcachon, au collège Saint-Elme. Pourtant, le répertoire de l’archiviste Jérôme signale déjà, pour Jean Joseph Édouard, l’un de ces neveux, la modification de son nom de Poisson en Poisson-Quinton par un décret du 13 novembre 1909[11]. Poisson-Quinton est un nom connu dans notre cité. René Quinton est un homme supérieurement intelligent. Son ami Lucien Corpechot écrit dans ses souvenirs : « Maurice Barrès disait que de tous les gens qu’il avait connus, Quinton était celui qui lui avait donné le plus le sentiment du génie[12]. »

Et à la forte personnalité. Paul Painlevé dira de lui dans un discours : « Pour caractériser sa personnalité – une des plus fortes, une des plus puissantes, une des plus originales que j’aie connues – l’épithète « d’héroïque » s’impose à l’esprit[13]. »

Supérieurement intelligent, à la forte personnalité, mais aussi intransigeant pour les autres que pour lui-même, et pour le moins conscient de sa propre valeur : « Quinton me paraît avoir deux fortes qualités : la confiance en lui-même et les autres, la franchise[14]. »

Provocateur, cynique mais pas toujours dénué d’humour. C’est un chef qui ne pouvait pas rester insensible à l’influence d’un Charles Maurras et qui soutiendra les thèses de l’Action Française dont il était très proche. Une lettre à ce même neveu Jean pour le conseiller dans son orientation nous donne un aperçu de cette personnalité :

« Mon cher Jean,

Je vous remercie de vouloir bien me faire part de votre intention d’entrer dans une école d’Agriculture. Vous me permettrez de ne pas vous approuver dans ce projet. J’ai assez vécu au milieu de différents mondes, mondains, savants, artistes officieux et officiels, pour savoir où sont vos intérêts, quels sont les titres qui peuvent servir.

Celui de docteur en médecine est le plus facile à conquérir, celui qui rapporte le plus en considération avec le moins d’effort ; et en tout, pour y arriver, quatre années d’études, agréables et amusantes par la variété et l’intérêt des sujets traités.

Mon devoir, non pour moi, mais pour vous, est donc que vous fassiez ces études. Et mon devoir, auquel je suis bien décidé à ne pas manquer, est de vous les faire faire. Il y a vingt ans, lorsque j’avais précisément votre âge, votre grand-père a voulu me décider à ces études mêmes. Par ignorance toute simple, j’ai résisté.

Je me suis rendu compte depuis du tort que j’avais eu. Et non pas à cause des travaux subséquents que j’ai pu faire. Au contraire. Mais si j’avais dû vivre ma vie, sans réussir dans mes projets personnels !

 Je ne puis vous dire ici toutes les raisons qui me font insister auprès de vous pour que vous preniez vos premières inscriptions. Mais je suis trop certain d’avoir pleinement raison pour tenir à ce que vous vouliez bien suivre mon conseil.

Comprenez bien, mon cher Jean, qu’il ne vous est pas possible aujourd’hui d’avoir un avis éclairé sur la question et que c’est à moi de me substituer à vous dans le choix du premier travail que vous devez aujourd’hui mener à bien dans votre intérêt.

Je ne vois aucun inconvénient à ce que, plus tard, vous vous adonniez à l’agriculture. Il y a sûrement des entreprises amusantes de ce côté.

Ce à quoi je tiens, c’est à ce que vous ayez un diplôme sortable. Vous pourrez en prendre d’autres ensuite, si vous le désirez, ou vous consacrer sans plus attendre à vos goûts personnels. Au moins serez-vous docteur, et je sais trop quels services ce titre vous rendra dans votre vie tout entière et en toutes circonstances pour que je n’insiste pas auprès de vous afin que vous fassiez l’essentiel est sans plus tarder pour l’acquérir.

Je vous charge de toutes mes amitiés auprès de votre mère (…) et vous envoie (…) mes meilleures pensées[15]. »

Voilà ce que « René Quinton, l’un des meilleurs esprits de cette Troisième République qui se voulait athénienne[16] » pensait du métier de médecin. Le serment d’Hippocrate, le soulagement de l’humanité souffrante, à quoi bon ! Un diplôme sortable qui s’obtient sans effort et qui vous vaut en plus la considération de votre prochain ! Que demander de mieux ? Il faut remarquer au passage le mépris que Quinton semble éprouver pour les études médicales, dont il pensait que de toute façon elles ne lui auraient été, dans ses recherches, d’aucun secours. Elles n’auraient pu lui apporter qu’une considération imméritée dans le cas ou il aurait été un médiocre.

Dans une biographie de Gabriele D’Annunzio écrite par Philippe Jullian, il est fait un rapprochement tout à fait singulier, et qui m’a longtemps intrigué, entre le poète italien et René Quinton. Quand l’auteur aborde la période où le poète s’engage dans la guerre :

« D’Annunzio trouva dans cette vie nouvelle, dans ses combats d’orateur et de soldat, une ivresse que ne lui avaient jamais donnée le succès, les femmes ou la vitesse. Cet enthousiasme appelé patriotisme, souvent mis au service d’une politique personnelle, couronna la lutte commencée vingt ans plus tôt pour la grandeur de l’Italie. Il y a soixante ans, la guerre paraissait une épreuve sublime, aussi bien aux intellectuels nietzschéens et maurassiens qu’aux bourgeois revanchards ; ce n’était pas la calamité cosmique que nous redoutons aujourd’hui. L’ouvrage français le plus proche de la pensée d’annunzienne devant la guerre est Maximes sur la guerre, de René Quinton, un biologiste ami de Barrès et d’Anna de Noailles et dont notre Poète a eu très probablement connaissance, car les extraits des carnets de Quinton, engagé à soixante ans, véritable héros qui eut un temps Cocteau sous ses ordres, circulaient parmi ses amis longtemps avant d’être publiés ; comme D’Annunzio, Quinton avait été un pionnier de l’aviation[17]. »

Quelle idée de comparer ces deux hommes, qui paraissent si différents, l’un engoncé dans ses principes, l’autre prêt à toutes les extravagances. Deux œuvres totalement différentes, l’une des plus réduites et des plus rigides, l’autre prolixe et luxuriante. Mais à la réflexion, cet amour commun et affiché de l’élite[18], le fait de toujours vouloir la privilégier, qu’elle est seule digne d’intérêt, et au-dessus de tout cela, cette assurance indéfectible bien sûr d’en faire partie. Ce patriotisme exacerbé, cette attitude héroïque et provocatrice pendant la guerre, cette inclination vers des mouvements politiques ayant des liens, l’Action française et le fascisme, cette passion partagée pour l’aviation. Finalement, finalement, il y bien quelque chose qui rapproche ces deux hommes. Ce sont-ils rencontrés, à Arcachon par exemple ? Je ne le sais.

Je ne connais pas d’autre exemple de comparaison entre ces deux hommes, et celle-ci m’avait toujours intrigué[19]. Et dans la bibliographie insérée à la fin de l’ouvrage de Philippe Jullian, le livre des Maximes sur la guerre est effectivement cité. Qui peut bien lire encore cela de nos jours ? Il faudra que j’attende 1993 pour avoir une réponse à mes interrogations. Cette année-là, Ghislain de Diesbach[20], auquel on devait déjà par exemple un remarquable Proust et un essai sur Jules Verne, Le Tour de Jules Verne en quatre-vingts livres, faisait paraître une biographie de Philippe Jullian[21]. Première surprise, le livre est dédié à la mémoire d’Élisabeth Monod. Mais Élisabeth Monod n’est autre qu’Élisabeth Quinton, la fille de René.

Et l’on apprend que Philippe Jullian, bordelais, de son véritable nom Philippe Simounet, qui était le petit fils de Camille Jullian (il était le fils de Suzanne Jullian) avait fréquenté dans sa jeunesse la famille Quinton. Assez pour qu’Élisabeth Quinton fût son premier amour de jeunesse. Si l’on croit ce qu’en dit de Diesbach, elle serait même très certainement devenue Madame Jullian, ou plutôt Madame Simounet, si Philippe n’avait pas très vite fait montre d’une préférence pour les garçons. Ce qui n’empêchera pas les deux jeunes gens d’entretenir toute leur vie une amitié amoureuse. Élisabeth, qui ne connaissait pas son père, pour l’avoir perdu quand elle n’avait encore que deux ans, avait sans doute beaucoup entendu parler du grand homme de la famille. À son tour elle aura transmis cette admiration à son ami, ce qui nous vaudra ce rapprochement pour le moins inattendu. Cette explication détruit ce qui aurait pu être une réponse à la question de savoir à quel auteur français il est possible d’apparenter Gabriele D’Annunzio.

La guerre venue, René Quinton s’engagera malgré son âge. Parti comme capitaine de réserve, il en reviendra lieutenant-colonel avec cinq palmes, deux étoiles, sept citations. Ne sachant pas piloter, il avait choisi l’artillerie. Blessé à plusieurs reprises, il semble avoir conduit sa batterie avec la même efficacité qu’il avait mise à promouvoir l’aviation. La guerre allait lui permettre de s’abandonner à sa vraie nature qui était extrême en tout. Le soir de l’Armistice, il écrira : « Les jours qui terminent les guerres sont des jours de deuil pour les braves[22]. »

Un matin de juillet 1925, ayant eu une alarme cardiaque, il téléphonera à plusieurs de ses amis pour les prévenir de son décès dans les heures qui allaient suivre : le soir même il était mort. Trois de ses amis réunirent alors ses Maximes de Guerre qui furent publiées en 1930. Avec L’Eau de mer, milieu organique, et Le Dispensaire marin et Origines marines de la vie, ce sont les principaux textes qui nous restent de René Quinton. Dilettante, il était parvenu à atteindre la gloire scientifique et surpasser ses ascendants, obscurs praticiens de village, dans le domaine qui leur était propre.

On se souvint alors que lorsqu’il était adolescent, le jeune René Quinton disait en désignant une place de Chaumes, son village natal : « Ici, il y aura un jour ma statue23. »

La société des Briards de Paris voulut faire ériger cette statue. Le Conseil Municipal de Chaumes-en-Brie ne fit aucune difficulté pour offrir un bout de terrain nécessaire à cette opération. Mais il fallait de l’argent. Une première souscription permit symboliquement de construire un soubassement. Deux ans plus tard, un comité se constituait sous la férule du maréchal Franchet d’Esperey pour rassembler la somme qu’avait demandée le sculpteur retenu. Peut-être à cause de l’aridité du sujet, celui-ci mis quatre ans pour aiguillonner une inspiration paresseuse et il fallut attendre le mois d’octobre 1931 pour qu’enfin l’œuvre soit inaugurée. Mais cette statue en bronze si laborieusement édifiée fut, en 1941, promptement démontée pour être fondue par les Allemands.

Il ne reste plus de nos jours que le socle abandonné.

Mais il reste aussi, pour combien de temps, ce nom gravé dans le marbre de notre Musée-Aquarium, un nom qui n’évoque plus grand-chose pour nos concitoyens et qui n’évoquera plus rien quand la plaque aura disparu.

Le monument Quinton à Chaumes-en-Brie

Tombe de la famille Quinton à Chaumes-en-Brie

Notes

[1] Les Couperin étaient sous l’ancien régime des musiciens dont certains ont accédé à une notoriété flatteuse.

[2] Paul Painlevé, René Quinton, Discours prononcé à l’inauguration du monument de René Quinton (4 octobre 1931) in Paul Painlévé, Paroles et Écrits publiés par la Société des Amis de Paul Painlevé, Éditions Rieder, Paris-1936, p. 492.

[3] Où par exemple en 1904 il a laissé les travaux suivants :

Degré de concentration saline du milieu vital de l’anguille dans l’eau de mer et dans l’eau douce et après son passage expérimental de la première eau dans la seconde; ou encore :

Communication osmotique chez le poisson sélacien entre le milieu vital et le milieu extérieur marin. 4 René Quinton, L’eau de mer Milieu Organique, Masson et Cie, éditeurs, Paris-1912, p. 461.

[4] Il avait déjà publié en 1886 : La Machine animale. Locomotion terrestre et aérienne.

[5] L’Aérophile n° 18 du 15 septembre 1908, p. 364.

[6] Il s’agissait là de la meilleure performance réalisée par Wilbur Wright à Auvours le 16 septembre, deux semaines après la création de la Ligue, performance qui avait exacerbé le chauvinisme de nos compatriotes.

[7] La Revue de l’Aviation n° 25 du 15 décembre 1908, p. 11.

[8] Lucien Corpechot, Souvenirs d’un journaliste, op. cit., p. 165.

[9] Eugénie Weber épouse de Léon Segond, née à Paris le 6 février 1867, morte dans la même ville le 14 juin 1945.

[10] Andrée et Robert Ferber, Les débuts véritables de l’aviation française, op. cit., p. 178.

[11] L’Archiviste Jérôme, Dictionnaire des changements de noms 1803-1956, Documents et Témoignages, Paris-1964, p. 189.

[12] Lucien Corpechot, Souvenirs d’un journaliste, op. cit., p. 127.

[13] Paul Painlevé, René Quinton, Discours prononcé à l’inauguration du monument de René Quinton (4 octobre 1931), op. cit., p. 491.

[14] Victor Segalen, Lettres de Chine, Librairie Plon, Paris-1967, p. 22.

[15] Jean Déguilly, Le physiologiste René Quinton (1866-1925) in « La vie en Champagne » N° 249 & 251, Troyes-1975, p. 25-26.

[16] Ghislain de Diesbach, Un esthète aux Enfers : Philippe Jullian, Plon, Paris-1993, p. 116.

[17] Philippe Jullian, D’Annunzio, Fayard, Paris-1971, p. 257.

[18] D’Annunzio a écrit : « Le monde est un don de l’élite à la multitude ».

[19] Encore que dans le chapitre de ses souvenirs consacré à son ami René Quinton, Lucien Corpechot cite D’Annunzio.

[20] Il avait aussi préfacé l’ouvrage que Philippe Jullian avait consacré à Robert de Montesquiou.

[21] Ghislain de Diesbach, Un esthète aux Enfers : Philippe Jullian, op. cit.

[22] Lucien Corpechot, Souvenirs d’un journaliste, Librairie Plon, Paris-1936, p. 198.

23 André Mahé, Le secret de nos origines, La Colombe, Paris-1962, p. 14.

30Juil

Un commentaire pour “René Quinton – Biographie”

  1. Dray dit :

    Bonjour ,

    Vous dites en haut de l’article consacré à René Quinton « Le grand-père Quinton, Louis de son prénom, était notaire dans le village dont il était aussi le maire ».
    Erreur ! il ne s’agit pas de son grand père mais de son oncle, frère de son père Paul. Il était notaire royal tout comme leur père Laurent Hippolyte notaire à Fontainebleau.L’erreur existe jusque dans la famille…
    restant à votre disposition .
    Cordialement

    JFDray

Laisser un commentaire