1866 – Visite à l’Exposition Internationale de Pêche et d’Aquiculture d’Arcachon

Posté par admin le 12 09 2017
Partagez cet articleShare on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someone

Oscar Comettant (Wikipédia)

      Imprimer cet article Imprimer cet article

Cette visite nous est proposée par Oscar Comettant, journaliste au Siècle. Né à Bordeaux en 1819, attiré par la composition musicale, il entre au Conservatoire de Paris en 1839. À 33 ans, il accompagne son épouse cantatrice de renom pour une longue tournée aux Amériques. A son retour, il publie Trois ans aux États-Unis, étude des mœurs et des coutumes américaines. Devenu critique musical au Siècle, il poursuit parallèlement sa carrière de musicien, composant plus de cent cinquante morceaux de musique, surtout pour piano, qu’il joue lui-même en concert. Il était lié d’amitié avec, entre autres, Charles Gounod.

Lire sur Wikipédia

En Vacances

 

 

 

 

 

 

À l’été 1862, il vient « villégiaturer » à Arcachon et en 1864, il publie un nouvel ouvrage dans lequel il est beaucoup question de notre ville et sur la couverture duquel apparaît une gravure stylisée la montrant. Cette gravure est reprise, en un plus grand format, dans le livre et bien sûr le Musée-Aquarium qui n’avait pas encore été édifié n’y apparaît pas.

Ce livre lui valait, dans le Moniteur universel, une critique particulièrement élogieuse qui débordait vers une description dithyrambique de notre ville, dont nous avons tiré ces quelques lignes.

Moniteur universel du 4 mai 1864 :

Sans doute ce voyage est plein d’intérêt, en compagnie d’un pareil guide, pour qui ne connaît pas encore les lieux parcourus ; mais combien on aime à retrouver ses propres impressions si bien traduites, quand on a visités soi-même quelques-uns des endroits où l’auteur s’est arrêté. C’est ce que nous avons éprouvé en lisant et relisant le chapitre daté d’Arcachon.

Arcachon, c’est le pays des fées. Mais non : il y a deux puissances qui font des prodiges bien autrement extraordinaires que ceux de ces vieilles compagnes de notre enfance : c’est Dieu et l’intelligence humaine. Dieu a prodigué toutes ses richesses à ce petit coin de terre. Il a commandé à la mer de venir s’endormir en lac sur sa plage de sable, il lui a donné une forêt toujours verte, une température toujours douce, des horizons toujours changeants.

L’intelligence humaine a pris ce chef-d’œuvre de Dieu, et l’a paré de tous ses luxes. La vie y était poétique et saine : elle y est devenue facile et élégante. Beaucoup regretteront sans doute cet envahissement, par la civilisation, des derniers points de notre sol où la nature était restée maîtresse de se faire belle à sa guise.

Arcachon

Moi-même, j’ai été péniblement affecté en rencontrant un omnibus sur la route macadamisée, en trouvant le gaz installé sous les pins, et en lisant le cours de la Bourse affiché à deux pas de la plage. Ce n’était pas là ce que je venais chercher. Mais un jour qu’une ondée furieuse m’avait surpris en jaquette blanche loin du logis, je fus bien heureux de m’abriter et de continuer ma route dans le prosaïque véhicule ; un soir qu’en descendant après l’heure du Casino, je faillis me rompre le col, en buttant contre un pieu, je trouvai que le gaz avait du bon, et, en songeant que les gens de lettres n’étaient pas en majorité à Arcachon, je reconnus que la cote de la Bourse pouvait avoir de l’intérêt pour quelqu’un : les résiniers sont devenus si riches depuis l’ensemencement des landes ! Tout est donc pour le mieux, et M. Comettant partage cette opinion. D’ailleurs il y a deux choses au moins qui n’ont pas changé à Arcachon, c’est le ciel et le bassin : et quels admirables aspects ils savent prendre, et comme ils se prêtent mutuellement leurs magiques parures !

En vacances – Détail

-o-

Oscar Comettant revient fréquenter nos rivages à l’été 1866, alors que s’y tient l’Exposition Internationale de Pêche et d’Aquiculture, à l’origine de la création de notre Musé-Aquarium, et qu’il ne manque pas de visiter.

En 1869, son nouvel ouvrage, De Paris à… quelque part, comporte un chapitre consacré à cette exposition :

Une visite à l'exposition internationale

Une visite à l’exposition internationale

V.

UNE VISITE A L’EXPOSITION INTERNATIONALE

DE PÊCHE ET D’AQUICULTURE D’ARCACHON.

_______________

À M. CHARLES WALLUT.

Je suis parti de Paris pour aller à… quelque part.

Me voici à Arcachon, dont je ne vous décrirai pas les agréments, je l’ai fait ailleurs(1), mais dont il me sera fort agréable de vous parler de l’exposition internationale de pêche et d’aquiculture.

Je suis de ceux qui pensent que l’industrie des eaux est encore dans l’enfance. Si l’agriculture de la terre laisse toujours beaucoup à désirer, malgré de récents et si importants progrès accomplis, combien l’exploitation de la mer est moins avancée encore !

On pêche aujourd’hui comme on pêchait du temps d’Homère, lequel dans son Odyssée parle de la pêche à l’hameçon et de celle au filet. Il est même permis de croire que les anciens connurent mieux que nous ne le connaissons cet art éminemment productif, car ce furent les fameuses pêcheries de Byzance qui valurent à ce port le nom significatif de corne dorée.

Plus de quatre cents noms de poissons connus des Grecs sont parvenus jusqu’à nous : « Cette abondance de mots, dit Buffon, cette richesse d’expressions nettes et précises ne supposent-elles pas la même abondance d’idées et de connaissances ? Ne voit-on pas que ces gens, qui avaient nommé beaucoup plus de choses que nous, en connaissaient par conséquent beaucoup plus ? » En effet, ce que Noël de la Morinière a écrit sur l’art de la pêche pendant la période grecque, ce qu’Aristophane et les autres poètes satiriques disent sur la diététique des Grecs, démontre clairement que le commerce du poisson était, dans ce temps-là, un commerce d’une importance majeure.

Je sais bien que trente mille marins de notre littoral, exploitant la grande et la petite pêche, versent annuellement dans le commerce environ cent vingt millions de francs de produits, et que cette somme, comme aurait dit Balzac, n’est pas déshonorante ; mais qu’est-ce que cent vingt millions quand on veut se donner la peine de considérer tout ce qu’on pourrait retirer de l’Océan, cet immense domaine dont la propriété n’est à personne, dont la jouissance appartient à tous.

Les géographes nous ont appris à connaître la mer, mais seulement sous le rapport de son étendue, des phénomènes météorologiques qui s’opèrent à sa surface, et de la configuration des côtes ; ses profondeurs sont restées à peu près ignorées jusqu’ici. Nous savons seulement que la mer comme la terre a sa végétation, ses plaines, ses montagnes, ses volcans, ses frimas, ses parties fertiles, ses endroits arides, et qu’elle nourrit des myriades d’animaux dont nos filets et tous nos engins de pêche n’atteignent qu’une partie relativement insignifiante. La pêche des poissons voyageurs, quoique fort abondante, est restée stationnaire sur nos côtes, et les produits ne sont plus en rapport avec les besoins de la consommation. Quant à la pêche des poissons fixes, si elle s’est accrue d’un côté par la découverte des bancs de Terre-Neuve, elle s’est amoindrie étonnamment dans certains parages de l’océan Atlantique, qui, avec un peu d’efforts, pourraient devenir le siège d’une pêcherie abondante.

Ces parages, qui s’étendent le long de l’Afrique occidentale, depuis le cap de Geer jusqu’à l’embouchure de la Gambie, sont peut-être, d’après un auteur accrédité, les plus poissonneux de tout l’Océan. Mais la routine, qui escorte l’homme sur l’onde aussi bien que sur la terre, la routine veut qu’on aille à grand’peine et à grands frais chercher la morue sur les bancs de Terre-Neuve, et qu’on dédaigne les espèces de grades analogues à la morue qui pullulent dans l’archipel canarien.

Est-il permis de croire que les moissonneurs de l’Océan, guidés par les hommes de science, exploiteront plus habilement et sur une plus vaste échelle qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent les inépuisables produits de leur champ sans limites ? Oui, certes, mais il faudra du temps, beaucoup de temps.

Rien n’a été plus difficile que de décider les marins à aller exploiter cette mine vivante dont on a tiré des centaines de millions de produits sans cesse renouvelés, et qui s’appelle le grand banc ; rien non plus ne sera plus difficile que de les arracher à leurs habitudes pour les décider à s’enrichir ailleurs. Longtemps après la découverte de Terre-Neuve par le Vénitien Jean Cabot, en 1497, on dédaigna les trésors poissonneux de cette aquatique Californie. Hore, qui visita ces parages près de quarante ans après, en 1536, manqua d’y périr de faim avec tous ses hommes, quand le poisson solidifiait pour ainsi dire la mer autour de lui.

Il a fallu, dit M. Berthelot, le secours des primes et toute la protection du gouvernement, pour que la pêche à la morue s’élevât au rang des grands commerces. Les chartes octroyées par Henri VII pour fonder des pêcheries à Terre-Neuve ne produisirent d’abord aucun résultat. L’île ne comptait que soixante-deux colons en 1612, et le nombre des navires pêcheurs s’élevait au plus à une cinquantaine. Aujourd’hui la pêche, dans ces mêmes parages, emploie, pour la France seulement, 12,000 marins, répartis en 400 navires environ, jaugeant plus de 54,000 tonneaux. Tout le monde pêche sur les bancs, jusqu’aux chiens de Terre-Neuve qui tiennent des lignes à leur gueule.

Mais rien n’est éternel dans ce bas monde, les bancs de morue pas plus que les nations, et dans l’avenir on pourra dire de Terre-Neuve comme de l’empire romain, qu’elle a eu sa grandeur et sa décadence. Déjà nos marins croient s’apercevoir de la diminution de la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Ne serait-il pas prudent, dès lors, de se préparer de nouvelles ressources en étudiant les autres endroits de la mer où le poisson aime à se fixer, et aussi en imaginant des engins un peu moins primitifs que le grossier hameçon et le filet insuffisant ?

C’est pour stimuler l’émulation des pêcheurs autant que pour donner satisfaction à la science que la société scientifique d’Arcachon a organisé l’exposition de pèche, enrichie d’un aquarium offrant le spectacle en miniature du monde vivant de la mer.

« Tout homme, a dit Franklin, qui pêche un poisson, tire de la mer une pièce de monnaie. » Fort bien, mais voyons avec quels instruments on retire cette espèce de monnaie de l’immense coffre-fort.

L’exposition d’Arcachon nous permet d’apprécier d’un seul coup-d’œil les moyens de pêche employés par toutes les nations, et de dresser l’inventaire des ressources lacustres et fluviatiles du sol maritime de la France, particulièrement du littoral d’Arcachon.

D’après la première édition du livret de cette exposition, le nombre des exposants s’élevait à 523 : la France en comptait 402 ; les colonies françaises 20 ; les pays étrangers 95 ; mais de nouveaux exposants se sont présentés, au nombre d’environ 500, qui ont nécessité une nouvelle édition du livret, sous presse en ce moment.

Mes yeux se portent tout d’abord sur d’immenses filets appelés madragues, et destinés à la pêche du thon. Ce poisson, que les Parisiens ne connaissent guère que mariné, vit dans l’Océan, mais plus encore dans la Méditerranée, et il est, pour les côtes de la Provence et du Languedoc, aussi bien que pour Gênes et la Sicile, l’objet d’un commerce très-important. C’est un poisson tout en chair, d’une longueur moyenne d’un mètre, qui voyage par bandes comme le hareng, le maquereau et la sardine.

Le thon se prend dans les madragues, qui forment comme un labyrinthe dans lequel le poisson ne sait plus retrouver son chemin pour en ressortir. La madrague, nous explique M. Gervais, est un engin fixe consistant en une série de cloisons formées avec des filets maintenus verticalement. Chacune de ces enceintes est ouverte du côté de la terre, et le tout est fermé par un autre filet qui relie cette sorte de labyrinthe à la terre et arrête les thons dans leur course, dont la direction est bien connue des pêcheurs. Ces poissons passent d’abord entre la madrague et la mer ; mais, arrêtés par le filet de barrage, ils se détournent et pénètrent dans les enceintes, où ils s’égarent jusqu’à ce qu’ils aient abouti au dernier compartiment dit corpou, ou chambre des morts. Le nombre des thons pris simultanément dans la madrague se compte dans certains cas par centaines. Des hommes apostés préviennent les marins de l’entrée des thons dans la madrague, et une petite flottille prend aussitôt la mer pour pousser le poisson jusque dans la chambre des morts. Cette chambre est un véritable abattoir, car chaque thon y est saigné et mis à mort avant d’être retiré de l’eau.

Ce système de filets est assurément ingénieux, et les pêcheurs de sardines d’Arcachon (prononcez royans), ont grandement besoin de s’en inspirer.

Pour capturer ces délicats petits poissons, les pêcheurs d’Arcachon ne savent que jeter un filet étroit et court, qui fait, dans la mer, l’effet d’un mouchoir de poche tendu sur une corde. Quand ce bout de filet est ainsi posé, les pêcheurs jettent de la rogue à deux ou trois pas d’une des faces du filet. La rogue qui n’est autre chose que des œufs de morue, attire les sardines, qui en sont très-friandes. Dans leur ardeur à se précipiter sur la rogue, les plus étourdies des sardines s’embarrassent dans le filet sans l’apercevoir, et s’y étranglent. Mais la presque totalité de ces poissons mange la rogue et passent à côté du filet. Toutes les routes leur sont ouvertes, et on ne comprend pas que les pêcheurs, avec quatre filets, n’emprisonnent pas les sardines. Ce moyen est trop simple, trop facile et trop sûr, pour qu’on songe, de longtemps encore peut-être, à l’employer.

On compte à Arcachon sur la bonne volonté des sardines à aller se faire garrotter dans les mailles d’un filet qu’il leur est si facile d’éviter, comme on compte un peu partout sur la bonne volonté des grands poissons à venir s’accrocher à un hameçon qui se voit au milieu de l’appât dont il est garni comme le nez au milieu du visage. Mais on n’a pas l’idée de la stupidité et de la voracité de certains poissons, notamment des morues, qui au fond de l’eau, font littéralement queue pour attendre leur tour d’être prises.

Je crois l’avoir dit ailleurs, le pêcheur de morue, quand le poisson est abondant, n’a que le temps juste d’amorcer et de jeter à l’eau sa ligne, entraînée rapidement au fond par un lourd morceau de plomb, pour amener une morue suspendue à l’hameçon. La morue voisine prend alors dans l’eau la place de celle que l’on vient de pêcher, et semble attendre avec impatience, quoiqu’elle attende avec calme, le retour de la ligne pour se faire pêcher de même. Et ainsi de suite de toutes les morues jusqu’à la dernière, qui a vu successivement disparaître toutes ses compagnes aquatiques sans concevoir pour cela le moindre soupçon.

Mais on a beau être poisson, à force d’avaler des hameçons on finit par s’en lasser. Il était aisé de prévoir que les morues et tous les autres poissons, voulant suivre les progrès du temps, demanderaient un hameçon perfectionné. Un vœu aussi légitime devait être pris en considération, et des pêcheurs norvégiens viennent d’accorder aux morues un piège mécanique, très-perfectionné, en effet, et qui ne peut manquer d’être généralement bien accueilli par toutes les espèces qui cultivent l’hameçon et désirent sincèrement le progrès de la science. C’est toujours un hameçon, mais un hameçon à deux branches dissimulées dans l’appât.

Au moment où le poisson avale l’appât, un petit crochet se déplace et permet au double hameçon de s’écarter brusquement en éventail dans la bouche de l’animal, transpercée en deux endroits à la fois. A la bonne heure ! et si la morue, la boca-négra, le mero, la vaca, la cabrilla, le thon, la bonite, le verrugato et tous les autres habitants des mers qui goûtent l’hameçon ne sont pas satisfaits de celui-là, c’est qu’ils seront bien difficiles.

Si je pouvais oublier que ce petit volume n’est pas un traité de pêche, j’aurais grand plaisir à vous parler de quelques autres engins qui témoignent de louables efforts pour rendre la capture du poisson plus sûre et plus abondante. Mais j’ai hâte d’entrer avec vous dans l’aquarium, et je ne citerai que pour mémoire les filets mécaniques pour la pêche en mer de MM. Broquant et Ce, à Dunkerque ; un modèle de seine à fond et à coulisse pour la pêche de la sardine, qui, d’après son inventeur, M. Dubois (de Nantes), économise les deux tiers de la rogue ; une trappe perfectionnée pour prendre les homards et les chevrettes, de M. Kulbach, à Southampton ; un appareil lumineux à attirer le poisson, de M. Widows, à Londres ; un modèle du nouvel appareil de pêche, de M. Bryson, à Edimbourg ; des engins pour détruire le gros poisson nuisible, de M. Dubois (de Nantes) ; enfin les mouches anglaises perfectionnées pour pêcher certains poissons d’eau douce.

J’ai cherché vainement à l’exposition d’Arcachon des modèles de système de rets pour prendre le marsouin, qui abonde parfois dans le bassin d’Arcachon, mais que nos pêcheurs semblent dédaigner. Ils ignorent sans doute que la pêche de ce cétacé dans le fleuve Saint-Laurent fut, dès la découverte du Canada, l’objet d’un commerce très-lucratif. L’huile du marsouin et sa peau se vendent à un prix très-élevé. L’onctuosité extrême de cette huile, d’ailleurs inodore, fournit une lumière des plus brillantes ; elle est supérieure à toute autre pour l’éclairage des phares, parce que le plus grand froid ne la coagule pas. Elle est inappréciable pour le graissage des cuirs et surtout des pièces mécaniques.

Le poids moyen d’un marsouin est de 1,300 kil. Il en est qui atteignent 2,000 kil. La longueur de ces derniers est de six mètres, et leur circonférence d’environ deux mètres et demi. Un marsouin de moyenne grandeur est vendu en Amérique par le pêcheur 100 dollars (500 francs). En une seule année, une société de six pêcheurs captura 800 de ces cétacés, Allons, Arcachonnais, à l’œuvre ! Un marsouin vaut bien quelques royans, comme vous voyez.

Depuis les Travailleurs de la mer de Victor Hugo, tout aquarium qui se respecte ne peut se dispenser d’avoir une pieuvre. Cette espèce de mollusque de l’ordre des céphalopodes, comme disent les savants, est devenue à la mode, et il est encore aujourd’hui de bon goût, dans les salons, d’en faire un sujet de conversation.

– Avez-vous eu occasion, me disait une dame, de voir quelqu’un de ces terribles poulpes ?

– J’en ai mangé plus de cent, madame.

– Est-il possible ? Et où cela, monsieur ?

– A Rio-de-Janeiro, madame, où ce mollusque abonde sur les marchés.

– Et c’est bon ?

– Très-bon, madame, à la sauce tomate.

– Et comment est-ce fait, au juste ?

– L’aspect du poulpe, j’en conviens, n’a rien de gracieux, mais l’estomac est souvent moins difficile que les yeux, et ce que l’un rejette, l’autre l’accepte avec plaisir témoin les huîtres, pour ne citer qu’une chose. La pieuvre, madame, puisque c’est aujourd’hui le mot consacré, est un animal pourvu de huit grands tentacules, dont la coquille est réduite à deux grains coniques de substance cornée. Sous le ventre de cette bête se trouvent des ailes latérales qui ne lui sont que d’un médiocre secours. Les poulpes, en effet, nagent difficilement, ce qui les oblige à rester près des côtes, où ils se reposent sur le sable repliés sur eux-mêmes. La puissance de cet animal est tout entière dans la force prodigieuse de ces huit bras, six fois plus longs que son corps. Il faut plaindre l’être vivant, quel qu’il soit, que la pieuvre enlace dans ses organes. Il est étouffé, broyé, et le récit du grand poëte n’a rien d’impossible, dès qu’on suppose un poulpe exceptionnellement grand.

En général ils mesurent soixante centimètres de diamètre, mais il est des poulpes qui atteignent plusieurs mètres de longueur. Je ne sais plus où j’ai lu que le bateau à vapeur l’Alecton, se rendant à Cayenne, dans le cours de l’année 1851, rencontra entre Madère et Ténériffe, assez loin de la côte, un poulpe gigantesque de cinq à six mètres, et dont les huit bras avaient, par conséquent, de trente à trente-six mètres de longueur chacun. L’équipage tira sur ce monstre plusieurs coups de fusil, mais les balles glissèrent sur sa chair gluante, et le harpon n’eut pas plus de prise que les balles. On eut l’idée de charger une carabine à mitraille, et un clou ayant pénétré dans ce rempart de matière mollasse, il en sortit en grande abondance du sang et de l’écume répandant une forte odeur de musc. L’animal, affaibli par cette blessure, put être pris dans un nœud coulant. Mais en le hissant à bord, le corps, d’un poids énorme, se sépara en deux, et la partie postérieure seule resta sur le navire.

– On s’explique aisément, répliqua la dame, qu’un monstre comme celui-là ne craigne pas d’attaquer un homme. S’il y a quelque chose d’invraisemblable dans le récit de Victor Hugo, c’est que Giliatt ait triomphé d’un semblable ennemi.

La pieuvre qu’on voit dans l’aquarium d’Arcachon est un bébé de pieuvre ; néanmoins elle est fort intéressante à étudier. Quand on la force, en la menaçant d’une verge, à changer de place, elle le fait avec des mouvements brusques et menaçants qui semblent témoigner de sa mauvaise humeur.

On ne lui donne à manger que deux fois par semaine, et la voracité avec laquelle elle saisit sa proie, au moyen de ses huit bras qui se tendent comme huit ressorts pour se replier avec une incroyable énergie sur eux-mêmes, est vraiment effrayante.

A côté de la pieuvre, je vois un rouget, poisson appartenant à la grande famille des mules, Il nage avec grâce, et sa jolie couleur m’a remis en mémoire la singulière passion des anciens Romains pour ces poissons, qu’ils se faisaient apporter vivants sur leurs tables, afin de jouir du spectacle varié des couleurs de ces animaux mourants. Le poisson mort, un affranchi l’emportait dans les cuisines, et on le servait sur des plats enrichis de pierres précieuses. Le goût désordonné de ces hommes blasés pour le rouget fut poussé jusqu’à la folie. Tibère, au témoignage de Sénèque, mit à l’encan, entre Apicius et Octavius, un rouget du poids de quatre livres, adjugé pour la somme extravagante de quatre mille sesterces. La tête et le foie étaient les parties les plus recherchées de l’animal.

Mais on se dégoûte de tout, même des têtes et des foies de rouget, et nous voyons Héliogabale ordonner, suivant Lampride, qu’on lui servît un plat composé seulement de barbillons de rougets. Un semblable ragoût, d’un prix énorme, rappelle le frugal déjeûner de Cléopâtre avalant une perle évaluée à cinq millions de notre monnaie.

Les rougets du bassin d’Arcachon sont estimés des gastronomes, autant peut-être que l’étaient ceux qu’on pêchait dans le détroit de Gadès ; mais très-heureusement ils coûtent infiniment moins cher aujourd’hui que dans le temps de la Rome dégénérée ; ce qui prouve que tout n’a pas renchéri, comme le disent les ménagères.

Nous nous arrêtons devant un appétissant échantillon d’huîtres tirées de la baie d’Arcachon, et qu’on appelle gravettes à cause du fond de graves et de sable sur lequel elles reposent. Pour étudier avec fruit cette reine des mollusques, nous avons soin de nous munir de l’excellent petit ouvrage récemment publié par l’abbé Mouls, curé d’Arcachon.

La sagesse des nations dit : « Bête comme une huître ». Sans doute ces délicieux mollusques n’ont pas inventé le fusil à aiguille ; mais on se tromperait fort si on les croyait dépourvus de toute intelligence. Si l’huître n’a ni tête, ni pieds, ni bras, ni squelette intérieur, du moins elle possède un système nerveux, une bouche, un appareil de digestion, un appareil de respiration, un système vasculaire très-curieux et un appareil de reproduction plus curieux encore. Elle est susceptible d’éducation, observe comme un académicien, et sait tourner ses remarques au profit de sa conservation. En effet, les huîtres exposées à l’alternative des marées, dit M. Mouls, semblent avoir appris qu’elles seront à sec à la marée basse, et profitent de la haute marée pour faire provision d’eau. Celles qui sont constamment submergées ne prennent pas ce soin.

D’un autre côté, plusieurs observateurs assurent que les huîtres ont la faculté de changer de place. Elles peuvent avancer en frappant l’eau vivement de leurs valves. Convenez que quand on est prévoyant au point de se faire des provisions de bouche, et qu’on va se promener, on n’est déjà pas si bête. Les crétins de l’espèce humaine qui ne savent ni manger, ni bouger, sont plus bêtes que les huîtres.

Ce qui manque absolument à ce mollusque, ce sont des moyens de défense pour lutter contre ses ennemis, et ils sont nombreux. Ce sont, sur la terre, tous les gastronomes, si friands de ce mollusque, et, dans l’eau, l’étoile de mer, la moule, la pétoncle, le crabe et plus encore le courmailleau. L’étoile de mer, la moule et la pétoncle étouffent l’huître sous un monceau de vase ; c’est une guerre terre à terre qui n’a rien de chevaleresque. Le crabe est passé maître dans l’art d’attaquer ce mollusque ; il épie, avec la patience d’un chat guettant une souris, le moment où l’huître, qui ne pense point à mal, ouvrira ses écailles pour placer dextrement entre les deux valves entre-baillées une petite pierre qui les empêche de se joindre. On n’est pas plus gamin, car cet acte est un acte de véritable gaminerie. Quand la porte de la demeure de l’huître est ainsi tenue ouverte, le crabe y pénètre, lui donne la mort, et, ajoute M. Mouls, fait un festin délicieux. Auriez-vous jamais cru le crabe capable d’une ruse pareille ?

Le courmailleau n’use pas des artifices du crabe : comptant sur la vigueur de sa trompe, qui fonctionne comme un vrille, il s’attache aux valves de l’huître sur le battant supérieur, se colle contre le test, et manœuvre de son outil, qui perce l’écaille du mollusque avec plus de précision et de régularité qu’une vrille. Heureusement la nature, qui semble avoir créé certaines espèces d’animaux pour la nourriture de certains autres, a fait que l’huître se reproduit d’une manière prodigieuse.

La ponte de chaque huître est d’environ cinquante à soixante-mille œufs par an. La plupart de ces œufs, il est vrai, servent à l’état de naissain de nourriture aux polypes, mais un bon nombre est épargné.

Aussi la consommation des huîtres est-elle considérable partout. Aux Etats-Unis, où la pêche et le commerce des huîtres ne sont point réglementés, il s’en consomme annuellement pour une valeur de cent millions de francs, soit vingt millions de dollars. On n’est pas étonné de ce chiffre quand on lit les lignes suivantes écrites par le célèbre pisciculteur, M. Coste : « On pourra créer quand on le voudra, sur les huit cents hectares de terrains émergents susceptibles d’être mis en exploitation dans la baie d’Arcachon, un revenu annuel de douze à quinze millions. »

Connaissez-vous, lecteurs, ces étranges organismes que les naturalistes ont tous désigné depuis la plus haute antiquité sous le nom de anatifes ? On les trouve au bord de toutes les mers, et ils se fixent sur toutes les pièces de bois flottantes, par agglomérations plus ou moins nombreuses. En cherchant l’étymologie de ce nom d’anatife, on est surpris de trouver anas, canard, et fero, je porte, ou je produis. En quoi ces animaux, rangés généralement entre les crustacés et les mollusques, peuvent-ils porter des canards ?

Je vais vous le dire. Sachez donc que, depuis le douzième jusqu’au dix-septième siècle, les naturalistes les plus sérieux crurent que ces singuliers êtres se transformaient en certaines espèces de canards ou d’oies. Encore à cette heure, bon nombre de pêcheurs, sur nos côtes, pensent que les troupes innombrables de macreuses, de bernaches et d’autres oiseaux sauvages du genre des canards, qu’on voit soudainement s’abattre sur les rivages sans qu’on puisse découvrir d’où ils arrivent, proviennent des anatifes transformés. « Jusqu’à ce qu’on ait découvert dans les mers polaires, dit le docteur La Bonnardière, les nids des macreuses et de certains autres canards voyageurs, on a fait sur l’origine de ces oiseaux, comme sur celle de beaucoup d’autres animaux inférieurs, les conjectures les plus bizarres. Les uns pensaient qu’ils naissaient du fruit d’un arbre sur la nature duquel on n’était pas d’accord ; d’autres voulaient qu’ils fussent engendrés par la pourriture ; mais l’opinion la plus accréditée leur attribuait une origine marine qu’on cherchait tantôt dans le bois de sapin pourri, tantôt dans les mousses, tantôt enfin dans l’anatife ou conque anatifère. » La science sait aujourd’hui à quoi s’en tenir sur les anatifes, dont on a découvert les œufs, lesquels, comme tous les autres œufs, produisent des êtres semblables à ceux dont ils émanent. Les anatifes sont très-gloutons, et je les ai vus manger d’un excellent appétit dans l’aquarium d’Arcachon. J’ai vu aussi une langouste rouge qui se promenait gravement avec un de ces animaux attachés à une de ses pattes, comme on porte une bague chevalière.

Mais c’est tout un monde que cet aquarium, et je ne puis que vous signaler en passant les sujets qui m’ont le plus frappé.

Un des compartiments de l’aquarium ressemble à la montre d’un magasin de fleuriste. J’y vois avec des plumes de mer, les unes d’un rouge cannelle, les autres d’un gris foncé, des aménodes que les poètes ont appelé les roses du monde des zoophytes. Et, pour que l’illusion soit complète, apparaît soudain un poisson aux nageoires en forme d’ailes, aux couleurs variées comme les ailes des plus beaux papillons, et, comme les papillons aussi, pourvu de pattes au moyen desquelles il marche sur les fonds de sable. Ce papillon des mers passe et repasse en se jouant à travers les plumes et les aménodes, qui se balancent gracieusement dans son sillage comme un jardin suspendu et animé.

Voici la torpille, ce poisson foudre, pourvu d’un appareil électrique au moyen duquel il foudroie littéralement les petits poissons dont il veut faire sa proie. Sur le dos de cette torpille, et planté dans ses chairs, se trouve un parasite qui se tord vigoureusement sur lui-même et offre l’aspect d’une sangsue. Ainsi la torpille, qui comme Jupiter lance la foudre, ne peut pas se débarrasser des parasites ! Que de puissants de la terre qui, sous ce rapport, ressemblent à la torpille !

Enfin, et dans un seul compartiment, nage furieusement un petit requin. Il se sent mal à l’aise dans sa prison aquatique et cherche à gagner le large. A côté de ce tigre des mers se balancent à la surface de l’eau, des galères ou vaisseaux portugais, que j’ai vus par millions, sous les tropiques, chassés par le vent toutes voiles dehors, car c’est une sorte de navire que ce brillant zoophyte.

Charles Wallut (1829-1899) était un romancier, journaliste longtemps directeur du Musée des familles. Ami de Jules Verne avec lequel il collabora, il exerçait aussi une activité de financier non sans un certain succès.

Le docteur La Bonnardière dont il est question est celui-là même qui, le 31 décembre 1865, avait soutenu à Montpellier sa thèse intitulée Introduction à la Thalassothérapie et qui débute par ces mots : « Le mot Thalassothérapie, dont je viens proposer l’adoption dans le vocabulaire français… » Une proposition qui a été entendue puisqu’il est aujourd’hui considéré comme l’inventeur de cette dénomination.

Il se prénommait à l’état-civil : Joseph, Luc, François. Il avait signé sa thèse du prénom de Joseph, mais à Arcachon, où il s’était installé en 1866 et où il habitait au n° 93 du cours Saint Anne, il se faisait prénommer Louis.

Vue de depuis l’embarcadère d’Eyrac – Photo Terpereau (Archives municipales d’Arcachon)


(1) En Vacances, 1 vol, in-8.

12Sep

Laisser un commentaire