Une étude d’André Rebsomen

Posté par admin le 30 10 2009
Notes sur l’Histoire
de la
Société Scientifique d’Arcachon
par M. ANDRÉ    REBSOMEN,
Vice-Président.
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On a souvent dit, et écrit, que notre Société naquit au mois d’août 1863. Il est possible, en effet, que sa consécration officielle ait été affirmée à cette date. Mais certains documents permettent de préciser que sa première ébauche est quelque peu antérieure et remonte à l’été de l’année 1861.
Cette année-là, exactement le jeudi 27 juin, débarquait à Arcachon une importante délégation de la Société Linnéenne de Bordeaux, conduite par son Président, M. Charles DES MOULINS.
Son excursion avait deux buts. D’abord, celui de fêter le souvenir du célèbre naturaliste suédois, Charles de LINNÉ, à l’occasion du solstice d’été, ainsi que nos savants bordelais avaient coutume de le faire depuis 1818, année de la fondation de leur Société. De plus, nos Linnéens désiraient herboriser au cours de leur promenade et ramener peut-être quelque intéressant végétal, ou curieux produit de la nature.
Hélas ! Leurs espoirs furent cruellement déçus à ce dernier égard, car, ce jour-là, une tempête effroyable d’orage, de vent et de pluie diluvienne interdit toute tentative de sortie.
Or, ainsi que nous l’apprend le Bulletin de la Société Linnéenne, t. XXIII, pp. 538 et seq., nos Bordelais avaient convié à leur réunion M. l’Abbé MOULS, curé d’Arcachon, Chevalier de la Légion d’Honneur (une très pittoresque figure de l’histoire arcachonnaise), et le Lieutenant de vaisseau BLANDIN, Chevalier de la Légion d’Honneur, commandant le brick de l’Etat « Le Léger », stationnaire à Arcachon.
Profitant d’une légère éclaircie et d’une accalmie relative, le Curé et le Commandant proposèrent à leurs hôtes de chausser des patins de bois et de visiter, sous leur conduite, un des « crassats » du Bassin.
Tout en cheminant, l’Abbé MOULS fit à ses compagnons un exposé scientifique, fort bien documenté, sur l’ostréiculture arcachonnaise : n’avait-il pas ; peu de temps auparavant, présenté un rapport sur les Huîtres, au 28e Congrès scientifique de France ? Le Curé continua ses explications en révélant à ses auditeurs qu’il fondait en ce moment une Société, à la fois scientifique et industrielle, et dont l’objet serait notamment l’étude et l’exploitation de l’ostréiculture à Arcachon.
Cette industrie locale venait, il y a quelques années d’être renouvelée par l’introduction de procédés scientifiques dus à l’intelligence perspicace d’un savant éminent, M. COSTE ; grâce à ses efforts persévérants, notre pays s’enrichissait de jour en jour et était appelé à devenir un des centres ostréicoles les plus importants du monde entier, l’ostréiculture devenant une des causes principales de la prodigieuse prospérité d’Arcachon ; n’oublions pas, en effet, que vers 1845 notre ville n’était représentée que par deux ou trois maisons et, qu’en 1861 encore, elle ne comptait que 735 habitants.
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Les remarquables travaux de COSTE n’étaient pas les seules études ou expériences tentées dans la région d’Arcachon, vers cette époque ou même auparavant, afin d’en accroître la valeur et le développement. Et il est singulier de constater la ferveur, la vigueur, avec laquelle notre pays a été étudié, analysé, prospecté, la variété et la multiplicité des recherches dont il fut l’objet de la part d’hommes de haute valeur, dans de nombreuses branches du savoir humain.
Voici d’abord notre gloire locale, le docteur Jean HAMEAU, que ses célèbres études sur les virus, sur la fièvre paludéenne, sur la pellagre, permettent légitimement de considérer comme un précurseur de Pasteur.
A ses côtés, dignes émules de ce génie, ses confrères en médecine : DANEY, de Gujan, Auguste LALESQUE, de La Teste, THORE, Emile PÉREYRA, SARRAMEA, tous observateurs attentifs du climat d’Arcachon, de ses possibilités thalassothérapeutiques, en particulier dans le traitement de la tuberculose.
Voici, dans un domaine différent, d’autres célébrités du pays : BRÉMONTIER, et l’abbé DESBIEY, ces fertilisateurs des dunes, que l’abbé MOULS célébrait justement comme « bienfaiteurs des Landes », et dont l’œuvre fut si parfaitement complétée par l’ingénieur CHAMBRELENT.
Avec un zèle égal, mais guidés par des préoccupations plutôt théoriques que pratiques, d’autres hommes de bonne volonté étudiaient le pays surtout au point de vue agricole ; et leurs noms ne doivent pas être oubliés : le Baron d’HAUSSEZ, le Vicomte HÉRICARD DE THURY, le Comte de BONNEVAL, auxquels s’ajouteraient les directeurs des diverses compagnies agricoles et industrielles fondées à Arcachon et dans la plaine du Courneau. Sait-on que dans cette plaine on a, par exemple, cultivé le riz pendant plusieurs années, et avec grand succès ?
Faut-il rappeler l’industrie de la résine et de sa distillation, la colophane, la térébenthine, les goudrons, dont jadis COLBERT lui-même s’était en personne occupé à La Teste ?
Nous tournant vers l’horizon marin, évoquons les personnalités d’ALLÈGRE et de BOYER-FONFRÈDE pour la pêche, le souvenir d’Ostinde LAFONT, maître au cabotage, ardent émule de COSTE pour l’étude des huîtres, celui de l’Ingénieur hydrographe de la Marine WISSOCQ, qui tenta d’améliorer les passes du Bassin.
Cette esquisse, bien incomplète, des activités scientifiques déployées à Arcachon de 1811 environ à 1866, démontre que la Société Scientifique projetée par l’abbé MOULS répondait a un besoin réel, en coordonnant des efforts qui risquaient de s’ignorer, de se disperser, voire de se contrecarrer. On était en droit d’en espérer les plus heureux résultats, dans une région éloignée des grands centres, apparemment stérile et désertique, mais présentant une pléiade exceptionnelle d’hommes qualifiés, ardents à étudier leur petit coin de terre et à extraire de leur petite patrie toutes ses richesses naturelles, tous les éléments féconds, toutes les possibilités de développement et de progrès.
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Attentifs, les membres de la Société Linnéenne suivaient l’exposé de l’abbé MOULS. Il esquissait les statuts de la nouvelle Société, qui allaient prochainement être soumis à l’approbation de l’autorité compétente et aussitôt publiés. Déjà l’on pouvait indiquer quelques réalisations concrètes : un Musée et une Bibliothèque, dans un local spécial, avaient été établis et se complétaient progressivement. Ils devaient amorcer l’étude scientifique des huîtres et permettre, comme résultat final, l’établissement d’une monographie qui constituerait un document fondamental pour la connaissance scientifique et industrielle,  théorique et pratique de la région arcachonnaise. On en était loin ! Et, revenant à des espoirs plus modestes, l’Abbé s’attristait de manquer d’un instrument utile et précieux : un microscope…
La Société Linnéenne, forte d’une expérience de quarante trois ans, s’émut en considérant cette fondation et les difficultés de sa naissance. Elle témoigna à l’abbé MOULS un intérêt quasi-maternel, et pour lui prouver sa sympathie, lui promit d’exprimer au Ministre de l’Instruction Publique, aussitôt après l’adoption définitive des statuts, son vif désir de voir sa jeune sœur, la Société Arcachonnaise, dotée par Son Excellence d’un microscope Nachet, un des plus réputés du monde entier. En outre, plusieurs savants bordelais exprimèrent à l’abbé MOULS le désir d’être admis dans les cadres de la nouvelle Société, rendant hommage à son dévouement aussi actif qu’éclairé.
La promenade sur les crassats avait pris fin. On se retrouva à 5 heures, à l’hôtel Le Gallais, pour le banquet traditionnel. On y but naturellement à la prospérité d’Arcachon. Dans une gracieuse réponse, l’abbé MOULS se félicita de voir les Linnéens joindre leurs efforts aux siens pour atteindre le grand but auquel il consacrait tout ce que les obligations de son saint ministère lui laissaient de temps et de forces, et pour la réalisation duquel il rencontrait un puissant auxiliaire en la personne du Commandant BLANDIN.
Lorsque le même soir les membres de la Société Linnéenne reprirent le chemin de Bor-deaux, sans doute n’avaient-ils guère réalisé le but de leur excursion. Mais ils pouvaient s’en sentir amplement et utilement dédommagés : par leur présence, leurs vœux et leur appui, ils avaient consacré les débuts d’une Société vouée, comme la leur, au développement de la Science.
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Tel est l’acte de naissance de notre Société, qui fut baptisée alors « Société des Sciences naturelles et archéologiques d’Arcachon ». Peu à peu elle se développa, élargissant le terrain de ses expériences. C’est ainsi que dès 1864 elle établit au Casino de la Forêt, nouvellement édifié, un centre d’observations météorologiques fort bien outillé, effectuant des relèvements journaliers qui étaient communiqués, en fin de mois, au Sénateur LEVERRIER, Directeur de l’Observatoire de Paris, et publiés dans les deux journaux médicaux de Bordeaux. Le Conseil Municipal d’Arcachon comprit fort bien l’intérêt pratique de cette étude climatologique, et vota l’année suivante une subvention destinée, à l’achat d’instruments. Actuellement encore, ce service météorologique fonctionne à la Station Biologique.
Autour de l’abbé MOULS s’étaient groupés alors, entre autres : M. LAMARQUE DE PLAISANCE, alors Maire d’Arcachon et Conseiller général, comme Président d’honneur ; le docteur Gustave HAMEAU, médecin inspecteur des bains de mer d’Arcachon ; M. FILLIOUX, pharmacien à Arcachon ; le Comte de MONTAULT, comme Secrétaire ; et M. DMOKOWSKI, comme Trésorier.
Actifs et entreprenants, ces hommes conçurent en 1864 l’idée hardie, presque téméraire, d’organiser à Arcachon une exposition internationale de pêche et d’aquiculture, à l’instar de celles qui s’étaient tenues à Bergen et à Amsterdam, et qui serait de fait la première en France. La Société, qui comptait alors 40 membres et possédait un local modeste, adopta ce projet dans son Assemblée générale du 15 janvier 1865. Malgré ses faibles moyens, elle n’hésita pas à lancer son appel non seulement à toute la France et à ses colonies et à s’adresser à l’Empereur Napoléon III, mais à tous les pays d’Europe et au monde entier.
Il faut croire que l’idée était bonne, puisque, expédiées par une Société modeste et quasi-inconnue, les invitations furent acceptées avec un empressement extraordinaire. En fin de compte, on vit arriver à Arcachon 588 exposant ; 460 venaient de France, 23 de nos colonies (Guyane, Saint-Pierre-et-Miquelon, Réunion), et 105 – chiffre considérable – de l’étranger, (Suède et Norvège, Pays-Bas, Belgique, Danemark, Allemagne, Grande-Bretagne, Autriche, Espagne, Turquie, Etats-Unis, Chine). L’Empereur avait accordé son patronage. Le Marquis de CHASSELOUP-LAUBAT, Ministre de la Marine et des Colonies, et M. DROUYN DE LHUYS, Ministre des Affaires Etrangères, avaient accepté la présidence d’honneur ; les Ministres de l’Agriculture, du Commerce, des Travaux Publics, de l’Instruction Publique, apportaient leur concours et leur appui. La Commission générale, présidée par le Préfet de la Gironde, était encadrée de Comités consultatifs institués à Paris, Bordeaux, Bayonne, Marseille, Dunkerque. A l’étranger, des Commissaires généraux furent désignés par leurs gouvernements en Italie, aux Pays-Bas, au Portugal, en Espagne, au Danemark, dans les Etats Pontificaux ; M..CAIRD, membre du Parlement britannique, se rendit lui-même à Arcachon comme Commissaire général de Grande-Bretagne.
La cérémonie d’ouverture eut lieu le 2 juillet, à une heure. Le Baron TRAVOT, député de la circonscription, présidait, ayant à ses côté le Comte de BOUVILLE, Préfet de la Gironde et Président de la Commission générale, le docteur HAMEAU, et le Vicomte dé THURY, maire d’Arcachon. La direction de l’Exposition était assumée par M. P. LACOIN.
L’Exposition comportait six sections :
–  HISTOIRE NATURELLE. –  Minéraux, végétaux, animaux de la mer ou des rivières, poissons, espèces comestibles (huîtres, moules, anguilles, etc…) ;
–  TECHNOLOGIE. –  Industrie de la pêche ;
–  AQUICULTURE.  –  Réservoirs à poissons ; parcs à huîtres, à moules, à homards et langoustes ; cressonnières, marais salants ; hirudiculture, pisciculture, élevage des anguilles et des écrevisses ; économie aquicole et sociale des eaux douces et des eaux salées ;
–  PRODUITS. – 1° servant à l’alimentation : poissons, crustacés, algues comestibles,
2° servant à la médecine : huile de foie de morue, yeux d’écrevisses, sangsues,
3° servant aux arts : sépia, matières colorantes, ambregris,
4° servant à l’industrie : huile, blanc de baleine, peau de requin, éponges, 5° servant à l’agriculture : varechs, engrais artificiels ;
–  INSTRUMENTS. –  1° Outils et machines servant à fabriquer les bateaux et les filets,
2° Transports : bateaux de pêche (modèles réduits),
3° Travail : appâts, filets, hameçons, harpons, scaphandres,
4° Conservation : salaisons, boucanage, aquariums,
5° Expéditions : emballages, barils, paniers.
–  ECRITS.  –  Documents relatifs à l’économie sociale, à l’histoire naturelle, à la technologie.
Pour mettre sous les yeux de ses visiteurs le monde vivant de la mer, notre Société voulut offrir à leurs observations un vaste aquarium, long de 30 mètres, construit sur les plans d’Alexandre LAFONT, en marbre des Pyrénées et glaces de Saint-Gobain, composé de 20 bacs dont 18 avaient une capacité de 720 litres, complété par 6 larges bassins de 10 à 25 mètres cubes destinés aux grands poissons ou même aux phoques, ainsi qu’aux expériences physiologiques et aquicoles ; ils permettaient, de plus, la conservation des animaux de grande taille ou de ceux qui ne s’accommoderaient pas d’une captivité trop rigoureuse.
Initiative alors pleine d’originalité et de hardiesse, cet exemple ainsi donné par notre Société servit de modèle et de stimulant aux aquariums d’exhibition ou de recherches, qui allaient éclore de toutes parts et rencontrer auprès du public, profane ou savant, un succès qui ne s’est jamais démenti. C’était, en effet, offrir aux esprits curieux la meilleure manière de connaître les innombrables espèces de poissons, de crustacés, de mollusques, de vers, de zoophytes, que renferment dans leur sein les eaux douces ou salées. C’était permettre au savant d’en étudier les mœurs, le comportement, le développement, le fonctionnement, de les analyser expérimentalement, et d’élargir ainsi par des observations exactes et directes le cercle des connaissances humaines, de substituer, à l’histoire naturelle descriptive et statique des Anciens, la biologie expérimentale moderne et toutes ses promesses de compréhension théorique et d’application pratique. Notre Société s’est, à ce titre, acquis un titre de gloire impérissable. L’illustre physiologiste Paul BERT, qui devait travailler dans nos laboratoires pendant de nombreuses années et y faire des recherches remarquables, pouvait, en parlant de nos installations au jury de l’exposition, les vanter en termes aussi élogieux que compétents : « C’est un établissement scientifique qui n’a son équivalent nulle part en Europe. Là, et là seulement, le zoologiste observant les animaux marins, vivants et libres, pourra se faire une idée exacte de leur apparence extérieure, étudier leurs allures, leurs instincts, leurs guerres et leurs amours. Là, et là seulement le physiologiste recherchant les fonctions de leurs organes et les conditions de leur existence, pourra établir fructueusement ses expériences et forcer la vie à lui révéler les secrets de la vie. Là et là seulement, l’embryologiste, suivant pendant des mois et des années l’évolution des êtres ; pourra découvrir la série des modifications morphologiques, parfois si étranges, qu’ils subissent dans le cours de leur existence, métamorphoses que la science, il y a vingt ans, soupçonnait à peine et dont la connaissance sape aujourd’hui, sur tant de points, l’édifice des vieilles classifications. Et comme toute bonne pratique doit procéder de la science, l’aquiculture, à qui sera enseignée l’histoire complète des habitants des eaux, pourra, grâce à elle, éviter de dispendieux essais, trop souvent infructueux ».
Des faits aussi nouveaux, des paroles aussi autorisées, donnaient à notre Exposition et à notre participation particulière une valeur exceptionnellement grande. Aussi se déroula-t-elle, durant quatre mois, avec un concours considérable de visiteurs, jusqu’à ce que la clôture fut imposée par l’automne et la mauvaise saison. La cérémonie eut lieu le 21 octobre, sous la présidence du sénateur M. Hubert DELISLE, et comporta la distribution, aux exposants, des récompenses que méritaient leur talent, leur ingéniosité et leur science. On décerna cinq diplômes d’honneur aux Présidents des comités des nations étrangères (Grande-Bretagne, Pays-Bas, Belgique, Espagne), et aux divers exposants 16 médailles d’or, 84 d’argent et des récompenses aux sauveteurs et aux serviteurs aquicoles.
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Ainsi se terminait pour le public cette remarquable manifestation de la science, dont notre Société pouvait être particulièrement fière, car c’était pour la première fois en France que l’industrie des eaux avait eu le privilège d’une exposition spéciale, et le coup d’essai avait été un coup de maître.
Mais si la gloire était sans tache, les résultats financiers de l’entreprise étaient beaucoup moins satisfaisants. Le Ministère de la Marine avait accordé à la Société une subvention de 20.000 francs, les souscriptions avaient rapporté 7.050 francs, les subsides fournis par les Conseils Municipaux d’Arcachon et de La Teste, par le Conseil général de la Gironde, par la Compagnie du Midi et par la Société de Secours des Marins de La Teste, avaient com-plété de façon à former le total de 37.350 francs. Pleins d’optimisme, nos confrères s’étaient engagés hardiment dans la réalisation de leur projet. Or, cette somme se révéla nettement insuffisante, et on dépensa 70.000 francs. Pour régler les dettes et disposer d’une certaine avance, le Conseil d’Administration de la Société décida de recourir à un emprunt de la somme de 45.000 francs, représenté par 150 obligations de 300 francs à 5 %, remboursables au pair en 15 ans par voie de tirages au sort. Il n’en reste pas moins qu’en dépit des apparences strictement financières, le bilan se soldait par un actif important et plein de promesses : la Société possédait dorénavant un local convenable, situé sur les bords mêmes du Bassin d’Arcachon et mis libéralement à sa disposition par l’Administration des Ponts et Chaussées ; l’aquarium et les bassins demeuraient, avec toutes leurs possibilités d’exploitation. On décida d’aller de l’avant, d’ajouter un laboratoire de recherches de biologie et d’aquiculture, un Musée à la fois biologique, archéologique et historique, enfin une Bibliothèque.
Ces décisions importantes furent prises le 3 février 1867 par l’Assemblée générale de la Société, qui s’appela désormais « Société scientifique d’Arcachon ». Au cours de cette réunion, on procéda aussi au renouvellement du Bureau. L’abbé MOULS, par sa forte personnalité, s’était attiré diverses inimitiés ; des considérations politiques s’y mêlèrent et, finalement l’abbé fut évincé de la présidence et remplacé par le docteur Gustave HAMEAU. Guy de PIERREFEU, dans ses souvenirs si attrayants de l’Arcachon d’autrefois, raconte avec sa verve coutumière que l’abbé MOULS, pour punir ses collègues de ne pas l’avoir replacé à la tête de la Société fonda un petit aquarium que l’on baptisa dans les journaux de l’opposition de « Blagarium ». On y voyait un phoque apprivoisé qui poussait, paraît-il, un certain grognement ressemblant à s’y méprendre au cri de « Vive Mouls ! »… Ce « Blagarium » se trouvait à la villa « Maroc », au bas du Casino, et il y a peu d’années on voyait encore le bassin où le phoque savant et publicitaire avait pris ses ébats.
Voici quels étaient, en 1867, les membres du bureau :
Président : Docteur Gustave HAMEAU, médecin inspecteur des bains de mer à Arcachon ;
Premier Vice-Président : M. LAMARQUE DE PLAISANCE, conseiller général de la Gi-ronde ;
Deuxième Vice-Président : M. E. MÉRAN, juge de paix à La Teste ;
Secrétaire général : M. Oscar DEJEAN, ancien magistrat ;
Premier Secrétaire : Docteur ROUGIER, médecin à Arcachon ;
Deuxième Secrétaire : M. O. MOREAU, négociant à La Teste ;
Trésorier : M. DMOKOWSKI, conducteur des Ponts et Chaussées à Arcachon ;
Vice-Trésorier : M. C. CASPARY, négociant à Bordeaux ;
Conservateur : M. FILLIOUX, pharmacien à Arcachon.
On le voit : tout ce qu’Arcachon pouvait alors fournir d’hommes de science autorisés en médecine, en pharmacie, en jurisprudence, en connaissances administratives ou commerciales, était représenté, et ni Bordeaux ni La Teste n’étaient oubliés dans ce groupement.
Tels furent, en somme, les résultats importants de cette fameuse exposition de 1866, dont les échos se prolongèrent aussi bien à l’étranger qu’en France, ainsi qu’en témoigne, par exemple, un important compte-rendu de 450 pages, imprimé à Madrid, avec plans gravés, auquel était joint la relation du Congrès de pêche qui, quelques semaines après le nôtre, se tint à Boulogne, notre premier port de pêche.
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L’élan ainsi acquis eut le rare mérite de ne pas rester éphémère. D’année en année, la Société étendait son activité et perfectionnait ses moyens de travail, toujours fidèle à sa mission : servir son pays, par l’instruction et par la recherche.
Dès 1867 – la Société comptait alors 73 membres titulaires et 14 membres honoraires – furent organisées des causeries scientifiques, où d’éminents savants, tels que Paul BERT, FISCHER, CHERON, LESPÈS, A. LAFONT, MICÉ, etc., attirèrent un public d’élite. L’année suivante, on put entendre H. HAMEAU, A. de FLEURY, SCHRADER. En 1869, des leçons élémentaires et pratiques furent données gratuitement aux ouvriers, deux fois par semaine, sur des questions élémentaires de législation, d’histoire naturelle, d’arithmétique, d’hygiène, etc. Ces cours, qui avaient lieu le soir, furent professés plus spécialement par LAMARQUE DE PLAISANCE, LAFONT, BARBIÉ et HAMEAU, qui devinrent ainsi les précurseurs de nos actuelles « Universités populaires ».
Mais la Station Biologique demeura essentiellement un établissement de recherches. Les deux pièces restreintes qu’occupait Paul BERT devinrent d’abord quatre cabinets d’études ; aujourd’hui, notre Société peut mettre à la disposition de ses hôtes 9 laboratoires, bien outillés pour les travaux courants de morphologie et de physiologie, comportant des canalisations d’eau douce et d’eau de mer, le gaz, le courant lumière et le courant force. Si l’outillage physiologique accumulé par le professeur JOLYET durant ses 23 années de direction peut sembler actuellement quelque peu désuet, les laboratoires possèdent de nombreux microscopes et loupes binoculaires, microtomes, une chambre noire avec appareillage microphotographique et lampe à rayons ultra-violets, un important appareillage chimique, des étuves et des autoclaves, et un très exceptionnel outillage électro-physiologique.
Ainsi équipés, nos laboratoires attirent chaque année de nombreux biologistes, français et étrangers, qui y poursuivent des recherches personnelles de leur choix et qui en outre, contre une modeste indemnité, peuvent être logés à la Station. Leur liste, qui comprend les grands noms de la Science, serait trop longue à dresser. Le Bulletin de la Station Biologique d’Arcachon, qui depuis 1895 publie la majeure partie des travaux sortis de nos laboratoires, groupe en effet, dans ses 35 volumes actuellement parus, plus de deux cents mémoires originaux, dont beaucoup marquent une étape décisive et devenue classique dans l’évolution des sciences biologiques.
Grâce à ce Bulletin, notre bibliothèque est entrée en relations d’échange avec de nombreuses institutions scientifiques françaises et étrangères. Complétée par des donations du Ministère de l’Instruction Publique, du docteur Fernand LALESQUE, du professeur JOLYET, du Baron DUREGNE, elle totalise aujourd’hui plus de 4.000 volumes, où peuvent venir se documenter tous ceux qu’intéresse l’histoire générale, biologique, médicale, archéologique, touristique, artistique ou économique de la région arcachonnaise.
Au même titre que la bibliothèque, le Musée et l’Aquarium forment à la fois un merveilleux élément d’instruction pour le profane et un indispensable instrument de travail pour le technicien. Ouverts au public contre une modique redevance, ils attirent chaque année quelques vingt mille visiteurs et ont connu un développement remarquable.
Loin de vouloir rivaliser avec les grandes collections nationales, notre Musée ambitionne de rassembler surtout une documentation locale et régionale, aussi complète que possible, zoologique, minéralogique, paléontologique, iconographique, archéologique, historique. Parmi les pièces rares ou les ensembles particulièrement importants, on peut signaler : la collection ornithologique due à l’adresse et à la générosité du professeur LANDE ; des spécimens-types d’Invertébrés trouvés et déterminés par le professeur CUENOT ; un rarissime crâne de Ziphius cavirostris ; un herbier de Mousses du célèbre bryologue Em. BESCHERELLE ; un excellent herbier d’Algues, offert en 1866 par François CASSÉ au Ministère de la Marine et des Colonies ; une série de fossiles dont la détermination est due à la compétence d’A. MAGNE ; une collection d’agates, offerte par le Vicomte de ROTON ; des cartes régionales parmi lesquelles de magnifiques exemplaires des XVIIe et XVIIIe siècles ; des statues, également très anciennes, provenant d’églises ou chapelles aujourd’hui disparues ; des bas-reliefs romains ; une collection très complète d’huîtres de toutes les époques géologiques et de tous les pays, y compris quelques perles de culture offertes par Lucien POHL, et qui constitue un élément important d’une salle consacrée entièrement à l’ostréiculture, enfin, l’admirable collection archéologique et préhistorique rassemblée et offerte par le docteur Bertrand PEYNEAU, et qui constitue un des documents les plus justement célèbres de notre patrimoine régional scientifique.
L’aquarium, reconstruit en 1930 grâce à une subvention de 30.000 francs accordée par la Ville d’Arcachon, comprend 22 bassins, alimentés par un réservoir de 24 mètres cubes, et dont l’eau est constamment aérée par une pulvérisation d’air comprimé. Le public y admire, présentés dans des conditions parfaites, des spécimens des espèces les plus spectaculaires de la faune arcachonnaise : Anémones, Astéries, Oursins, Crabes, Arai-gnées de mer, Bernards-l’Hermite, Lièvres de mer, et une grande variété de poissons (Grondins, Hippocampes, Torpilles, Tères, Raies, etc.) ; Seiches et Pieuvres y évoluent avec grâce ; occasionnellement, des espèces plus fragiles, grandes Méduses, ou les célèbres Physalies, y supportent une captivité temporaire.
Tous ces organismes, ainsi que ceux servant aux recherches des laboratoires, sont récoltés à l’aide d’embarcations, à moteur ou à rames, qui permettent à la Station Bio-logique de prospecter toute l’étendue du Bassin, en y pratiquant chalutages, dragages, pêches à la senne, aux filets planctoniques ou à la lumière. Un crassat d’une superficie de 12 hectares, bien situé au centre du Bassin, nous est concédé par une permission spéciale du Ministère de la Marine, pour servir de champ d’expériences et d’observations sur l’ostréiculture en particulier. La grande activité des bateaux de pêche, et les excellentes relations que les Compagnies de pêcheries ont toujours entretenues avec la Société, nous permettent, directement ou indirectement, de précieuses récoltes océaniques. Enfin, si l’uniformité sablonneuse et vaseuse du Bassin offre au naturaliste un faciès quelque peu monotone, un petit laboratoire, situé en bordure de la mer à Guéthary (Basses-Pyrénées), donne accès à la faune et à la flore des grèves rocheuses ; il fut fondé par Camille SAUVAGEAU, qui l’illustra par ses mémorables recherches sur les Algues.
A la Station Biologique résident en permanence un Préparateur, deux marins et un con-cierge, rétribués par la Société. Elle a eu l’heureuse fortune de toujours s’assurer, en outre, parmi ses membres, le concours bénévole et compétent d’un Bibliothécaire, d’un Conservateur et d’un Directeur, ce dernier choisi parmi les professeurs de l’Université de Bordeaux et disposant d’un logement à la Station.
Ainsi équipée en personnel et en matériel, la Station Biologique d’Arcachon peut rivaliser avec les meilleurs laboratoires maritimes, tant français qu’étrangers. Mais elle se distingue de toutes les autres Stations françaises par le fait d’être un établissement privé, administrativement aussi bien que financièrement. Sans doute l’Université de Bordeaux lui accorde-t-elle le privilège d’un patronage prestigieux et lui a-t-elle généreusement permis de réparer les graves dégâts causés à ses bâtiments par la guerre de 1939/1945 ; depuis 1928, l’Ecole Pratique des Hautes-Etudes, de Paris, lui apporte une aide précieuse, grâce à laquelle son outillage technique a pu être maintenu à la hauteur de sa tâche ; de son côté, le Conseil Municipal d’Arcachon lui attribue une subvention annuelle, qui s’ajoute aux dons de diverses personnalités privées. Mais, fidèle à la volonté de ses fondateurs, la Société a toujours et jalousement maintenu son indépendance et défendu son caractère local, et a voulu vivre par ses ressources propres : visites du Musée-Aquarium, vente d’animaux marins aux établissements d’enseignement, cotisations. Elle y a réussi, non sans peine, certes, ni sans mérite. A une époque et dans un pays où trop facilement l’Etat est invoqué comme un inépuisable « deus ex machina », l’histoire de notre modeste Société doit retenir l’attention, et peut provoquer quelques réflexions salutaires.

(Etude extraite des Comptes-rendus administratifs de la Société Scientifique d’Arcachon pour l’année 1946.)

Notes sur l’Histoire

de la

Société Scientifique d’Arcachon

par M. ANDRÉ    REBSOMEN,

Vice-Président.

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On a souvent dit, et écrit, que notre Société naquit au mois d’août 1863. Il est possible, en effet, que sa consécration officielle ait été affirmée à cette date. Mais certains documents permettent de préciser que sa première ébauche est quelque peu antérieure et remonte à l’été de l’année 1861.

Cette année-là, exactement le jeudi 27 juin, débarquait à Arcachon une importante délégation de la Société Linnéenne de Bordeaux, conduite par son Président, M. Charles DES MOULINS.

Son excursion avait deux buts. D’abord, celui de fêter le souvenir du célèbre naturaliste suédois, Charles de LINNÉ, à l’occasion du solstice d’été, ainsi que nos savants bordelais avaient coutume de le faire depuis 1818, année de la fondation de leur Société. De plus, nos Linnéens désiraient herboriser au cours de leur promenade et ramener peut-être quelque intéressant végétal, ou curieux produit de la nature.

Hélas ! Leurs espoirs furent cruellement déçus à ce dernier égard, car, ce jour-là, une tempête effroyable d’orage, de vent et de pluie diluvienne interdit toute tentative de sortie.

Or, ainsi que nous l’apprend le Bulletin de la Société Linnéenne, t. XXIII, pp. 538 et seq., nos Bordelais avaient convié à leur réunion M. l’Abbé MOULS, curé d’Arcachon, Chevalier de la Légion d’Honneur (une très pittoresque figure de l’histoire arcachonnaise), et le Lieutenant de vaisseau BLANDIN, Chevalier de la Légion d’Honneur, commandant le brick de l’Etat « Le Léger », stationnaire à Arcachon.

Profitant d’une légère éclaircie et d’une accalmie relative, le Curé et le Commandant proposèrent à leurs hôtes de chausser des patins de bois et de visiter, sous leur conduite, un des « crassats » du Bassin.

Tout en cheminant, l’Abbé MOULS fit à ses compagnons un exposé scientifique, fort bien documenté, sur l’ostréiculture arcachonnaise : n’avait-il pas ; peu de temps auparavant, présenté un rapport sur les Huîtres, au 28e Congrès scientifique de France ? Le Curé continua ses explications en révélant à ses auditeurs qu’il fondait en ce moment une Société, à la fois scientifique et industrielle, et dont l’objet serait notamment l’étude et l’exploitation de l’ostréiculture à Arcachon.

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